À l’école, faire dialoguer les disciplines scientifiques, c’est important !

25 mars 2021 par Alice Delserieys, Patrice Bonnet Témoignages 17 visites
Développement durable, changement climatique, préservation de la biodiversité, diffusion de l’informatique et des technologies numériques : tous ces enjeux supposent une nouvelle approche des sciences. Shutterstock

Cet article est publié dans le cadre du Forum national « Activons les sciences en classe ! » organisé en ligne par la Fondation La main à la pâte le 27 mars 2021, dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez toutes les informations sur cet événement sur le site activons-les-sciences.fr.


L’interdisciplinarité est présentée depuis plusieurs années comme moteur essentiel de créativité, comme une approche qui permet de sortir du carcan de sa discipline pour relever les défis du monde contemporain. Différentes initiatives témoignent d’une telle volonté de faire du lien entre différentes disciplines au service de la formation pour accompagner les jeunes dans la pratique d’une pensée complexe. On peut citer par exemple l’ouverture d’une licence « sciences et humanité » à l’Université d’Aix-Marseille qui associe une expertise disciplinaire approfondie dans différentes disciplines, un rapport critique aux savoirs et le développement d’un esprit de synthèse.

Mais qu’en est-il à l’école ? L’école française est organisée autour d’enseignements qui se structurent progressivement en disciplines scolaires. Cette structuration est nécessaire pour circonscrire des domaines et organiser les connaissances. Elle permet de répartir le travail (entre enseignants notamment) et programmer la manière dont vont se succéder les contenus à enseigner.

Cependant, cette organisation classique de l’enseignement rend difficiles des approches liées aux grands enjeux actuels qui nécessitent de dépasser aujourd’hui un enseignement thématique cloisonné : développement durable, changement climatique, préservation de la biodiversité, diffusion de l’informatique et des technologies numériques, intelligence artificielle, soulignés notamment dans un rapport des Académies des sciences et des technologies sur l’enseignement des sciences.

Nouvelles approches

Depuis plusieurs années, le décloisonnement des disciplines scolaires est encouragé en France comme à l’étranger. Au Québec, depuis près de 20 ans, c’est vu comme un moyen d’aborder, avec les élèves, des situations ancrées dans leur réalité, susceptibles de stimuler leurs intérêts. Yves Lenoir insiste ainsi sur le rôle de l’école pour accompagner les élèves à porter un autre regard sur les questions complexes qu’ils rencontrent dans leur vie, à partir de démarches à caractère scientifique qui impliquent le raisonnement, la recherche systématique et explicite de solutions objectives, la communication, l’esprit critique, etc.

En France, une expérimentation a été lancée au collège en 2006, à l’initiative de La main à la pâte. Il s’agissait d’encourager l’émergence d’approches intégratives de l’enseignement des sciences et technologie et de faciliter un travail collectif entre plusieurs enseignants chacun spécialiste de sa discipline (Physique-chimie, technologie et SVT). Nous avons étudié systématiquement les organisations pédagogiques proposées par les enseignants qui ont participé à cette expérimentation. Nous avons ainsi relevé que l’enjeu principal pour ces enseignants résidait dans leur volonté de motiver leurs élèves aussi bien envers les sciences et la technologie, que pour l’école en général.

Autre élément remarquable, la majorité des équipes enseignantes a choisi de développer des projets en lien avec des questions d’éducation au développement durable, souvent associées à des problématiques locales (mobilité écoresponsable dans ma ville ; composteur et espaces verts du collège, abris à oiseaux et à insectes en partenariat avec la communauté de commune ; la vigne, le vin et le patrimoine local, etc).

C’est lors de la réforme de 2016 que les programmes scolaires ont été restructurés, mettant en avant un continuum des apprentissages et, en particulier, le rapprochement de la classe de 6e avec celles de CM1 et CM2 constituant ainsi le cycle 3. Les programmes scolaires évoluent par le regroupement des notions de différentes disciplines scientifiques et technologiques avec un seul intitulé « sciences et technologie ». Le recours à des approches interdisciplinaires est aussi renforcé, en cycle 4 (à partir de la classe de 5e), par la création d’Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI). Par ailleurs, au sein de la Fondation La main à la pâte, un réseau de collèges pilotes s’est développé pour favoriser le travail en équipe et impulser des approches créatives et expérimentales de l’enseignement des sciences et technologie.

Oser l’interdisciplinarité

Cependant, s’aventurer aux frontières de sa discipline d’enseignement ne s’improvise pas. Les enseignants de l’école primaire, dont l’essence même du métier est fondée sur la polyvalence, ne sont pas à l’aise avec des approches interdisciplinaires. Même si des évolutions de la formation sont en cours, la formation initiale des professeurs des écoles a tendance à s’appuyer sur des contenus disciplinaires différenciés, empruntés à l’enseignement secondaire, et donnant une place très réduite à aux sciences et technologie.

De leur côté, les enseignants du secondaire trouvent leur légitimité dans les savoirs acquis pendant leurs études universitaires et leur professionnalité se construit avant tout dans l’enseignement de ces savoirs. La mise en œuvre d’approches interdisciplinaires implique une collaboration entre plusieurs enseignants de disciplines différentes. Ces enseignants n’ont pas les mêmes références, n’utilisent pas les mêmes mots et ne se comprennent pas toujours. Ils sont pourtant poussés vers des modalités de travail collectif, voire même collaboratif.

Cette approche est déstabilisante pour des enseignants qui ont l’habitude d’agir seuls dans leur classe, avec leurs élèves. C’est probablement d’autant plus critique en France où les enseignants exercent leur métier de manière solitaire, avec un tiers des enseignants qui déclarent ne jamais participer à des réunions d’équipe contre moins de 2 % dans la majorité des autres pays de l’OCDE. Développer des pratiques interdisciplinaires à l’école pose ainsi des questions structurelles, sur l’organisation du travail d’équipe.

Mais nous souhaitons souligner aussi que la mise en œuvre d’approches interdisciplinaires engage chacun dans un travail intellectuel complexe. Il est nécessaire d’acquérir une connaissance fine de sa discipline, et une connaissance étendue dans des disciplines différentes. Il est indispensable de développer un esprit de synthèse, d’interroger les savoirs dans leur portée épistémologique, afin de reconstruire un sens à partir de connaissances qui ont été circonscrites pour être définies plus précisément. Enfin, il est nécessaire d’avoir recours à un esprit d’analyse systémique pour concevoir les problèmes dans leur globalité, de penser une réelle démarche de problématisation questionnant les enjeux actuels au travers de démarches scientifiques collaboratives.

Il y a ainsi des défis majeurs de formation et de recherche sur les approches interdisciplinaires qui sont encore trop peu explorés bien qu’ils paraissent urgents dans le contexte actuel. Pour comprendre les problèmes complexes posés par la crise sanitaire que nous traversons, nous sommes amenés à faire la synthèse d’informations scientifiques glanées parmi un flux d’informations plus ou moins fondées.

Les discours scientifiques sont parfois mis à mal au profit de systèmes de croyances aux apparences plus rassurants. Plus que jamais, il semble essentiel de permettre aux enseignants de prendre toute la mesure des enjeux d’une éducation scientifique et technologique citoyenne allant au-delà des cadres disciplinaires traditionnels.

The Conversation

Alice Delserieys est membre du conseil scientifique de la Fondation La main à la pâte. Elle a reçu des financements de l’ANR.

Patrice Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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