Pourquoi les scientifiques collectent-ils des animaux sauvages ?

5 septembre 2017 par Armelle Carnet Lebeurrier R&D 36 visites

Le Dr. Chris Filardi ne se doutait pas de l’accueil que recevrait sa découverte, quand il publia sur Twitter la première photographie d’un martin-pêcheur à moustache en vie. L’oiseau, capturé en 2015 au cours d’une campagne d’évaluation de la biodiversité menée à Guadalcanal, fut par la suite euthanasié afin de constituer le tout premier spécimen mâle déposé dans une collection de référence. Faisant très certainement écho au braconnage du lion Cecil quelques mois auparavant, cet événement fut l’occasion de vives critiques d’internautes du monde entier, et d’acerbes amalgames entre la recherche scientifique et la chasse de loisir.

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Grenouille dorée du Panama Atelopus zeteki, en danger d’extinction Brian Gratwicke/Wikipedia, CC BY

Aurélien MIRALLES, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

Pourquoi cet événement a-t-il suscité une telle émotion, alors que les destructions de la biodiversité en cours ne semblent pas être en mesure de mobiliser une réaction populaire proportionnelle à l’ampleur des dégâts qu’ils occasionnent ? Ainsi, à titre d’exemple, la déforestation planétaire détruit chaque année une surface équivalente à trois fois celle de la Belgique, et à court terme la quasi-totalité des animaux y vivant. En quoi un spécimen de collection scientifique diffère-t-il d’un trophée de chasse ? Enfin, pourquoi les chercheurs naturalistes du XXIe siècle collectent-ils encore des animaux sauvages ?

Tués à des fins scientifiques

Chaque zoologue travaillant sur les collections scientifiques d’histoire naturelle est susceptible d’avoir déjà été confronté à cette dernière question. Les grands muséums présentent des millions de spécimens – majoritairement des insectes – collectés aux quatre coins de la planète au cours des deux derniers siècles. Le plus souvent, ceux-ci ont en effet été tués à cette seule fin scientifique. Tuer, donc. Si l’on peut manier l’euphémisme et préférer d’autres termes (sacrifier, euthanasier, prélever ou collecter), la vie de l’individu ne s’en arrête pas moins prématurément dès lors qu’il devient spécimen de collection.

Or, aujourd’hui, la question animale alimente un débat de société croissant et soulève de multiples questions éthiques et philosophiques. Dans ce contexte, il est légitime de se demander si, en 2017, la collecte scientifique fait encore sens. Cette question mérite une réponse transparente de la part des chercheurs naturalistes qui la pratiquent. En contrepartie, elle implique de la part de ceux qui la posent une réflexion visant à soupeser l’ensemble des aspects « moraux » – il est ici question d’éthique – découlant d’une telle pratique.

De la différence entre les individus et l’environnement

En premier lieu, il convient de ne pas confondre considérations éthiques animalistes et environnementalistes. Les premières ont pour objet les animaux en tant qu’individus dotés de sensibilité. Les secondes se rapportent aux espèces et à leurs interactions au sein des écosystèmes. Individus et espèces ne sont pas de même nature. Les individus, entités matérielles par essence éphémères, disposent de la faculté de se reproduire, et donc de compenser les impacts de prélèvements mesurés sur la population dont ils font partie (prédation, maladie ou collecte). En revanche, une espèce ne se reproduit pas : son patrimoine biologique, une fois éteint, l’est définitivement. Par ailleurs, les individus peuvent déployer des efforts pour rester en vie et avoir une prise directe sur nos affects – nous pouvons être en empathie – alors qu’une espèce n’est qu’un concept catégoriel. L’espèce ne vit pas, ne ressent ni n’exprime rien. La « valeur » d’un individu n’en est pourtant pas moins subordonnée à celle de son espèce, dans le sens où celle-ci correspond à la somme de tous les individus qui la constituent : quand une espèce s’éteint, c’est que l’intégralité de ses individus sont morts.

Herpestes javanicus ou mangouste de Java. Wikimedia

Considérations environnementalistes et animalistes sont donc foncièrement différentes, bien qu’elles puissent converger vers un même idéal. Elles peuvent néanmoins s’opposer dès lors que la primauté de la vie animale se heurte aux intérêts environnementaux. Prenons l’exemple des espèces invasives, telle la dévastatrice mangouste de Java introduite aux Antilles : dans les faits, s’opposer à son élimination aux Antilles n’équivaut-il pas à la laisser éradiquer une part non négligeable de la faune autochtone ? Avancer que celle-ci n’aurait pas dû être introduite relève de l’évidence, mais ne contribue en rien à résoudre le problème qui se pose. Ne pas choisir, c’est encore choisir, et que l’on engage ou non une action contre cette espèce invasive, il nous revient d’en assumer les conséquences.

Les deux éthiques de Max Weber

Max Weber.

Quand elles ont lieu, les confrontations entre considérations animalistes et environnementalistes semblent essentiellement relever de la dualité entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, telle que formalisée par Max Weber. Selon le philosophe, qui les considérait inconciliables, la première repose sur le principe du devoir (agir en fonction de principes supérieurs auxquels on croit) tandis que la seconde relève du conséquentialisme (répondre des conséquences prévisibles de nos actes). Ainsi, les considérations animalistes tendent à ériger le respect de la vie d’un individu animal en principe supérieur (il ne faut pas tuer un individu), tandis que les considérations environnementalistes privilégieront les approches dont on est en mesure de penser qu’elles seront les plus favorables à l’espèce dans son ensemble, quitte à devoir tuer un individu.

Le rejet catégorique de la collecte scientifique représente un paradoxe comparable à celui évoqué ci-dessus. Face à l’érosion croissante de la biodiversité mondiale, il est inconcevable pour les chercheurs d’espérer pouvoir préserver celle-ci efficacement sans connaître sa composition, sa répartition ou les réseaux d’interactions complexes qui la caractérisent. Comment faire face aux menaces (évaluer, alerter ou agir) qui pèsent sur une espèce, si l’on ne connaît rien ou trop peu de ses vulnérabilités spécifiques ? Ou si l’on ignore jusqu’à son existence même ?

Pour ce faire, nombre de chercheurs s’appuient sur les collections scientifiques. En parallèle, le recours à des méthodes non létales (prélèvement d’ADN, photographies HD, prises de mesures in situ…) se généralisent en fonction des développements technologiques le permettant. Dans un grand nombre d’études, elles simplifient le travail de terrain et offrent la possibilité de relâcher les individus sains et saufs. Néanmoins, affirmer que ces outils pourraient intégralement se substituer à la collecte de spécimens relève d’une foi en une technologie omnipotente et témoigne d’une méconnaissance profonde de la pluralité des disciplines naturalistes et des organismes qu’elles étudient.

Décrire les espèces pour les faire exister

L’initiative internationale Catalogue of Life. Catalogue of Life

L’inventaire des espèces est très loin d’être achevé. Selon les estimations les plus récentes, seul un dixième de la biodiversité serait déjà décrit. Cet inventaire d’espèces nommées (c’est-à-dire dont la description scientifique permet, entre autres, l’attribution d’un nom) établit le « vocabulaire » élémentaire de la biodiversité sur lequel s’appuient les différentes disciplines biologiques, mais également les acteurs de la conservation ou les diverses réglementations internationales. Une espèce biologique non encore décrite n’existe pas aux yeux de la société : l’impact de son exploitation ou de la destruction des milieux ne sera jamais évalué à sa juste mesure. Sa vulnérabilité spécifique sera ignorée ou confondue avec celle d’autres espèces plus communes et qui lui ressemblent.

Pour décrire une espèce, les chercheurs doivent impérativement disposer d’un spécimen préservé et mis à disposition de leur communauté. Ce spécimen type constitue le point d’ancrage liant le nom scientifique à l’espèce en tant qu’entité biologique. L’ensemble des chercheurs du monde entier pourra examiner cette référence universelle et intemporelle, notamment afin de savoir exactement à quoi ce nom d’espèce se rattache. Sans cette pierre de Rosette, il leur serait impossible de s’accorder. Et, à terme, notre capacité à communiquer sur les millions d’espèces de la planète s’en trouverait profondément altérée. De quoi parlerait-on et que protégerait-on, si même les spécialistes n’étaient plus en mesure de se retrouver dans un dédale de noms ambigus ?

Par ailleurs, ce spécimen constitue la preuve matérielle de sa propre existence, indispensable support à l’hypothèse d’espèce qu’il soutient. Sans elle, Big Foot ou Nessie pourraient figurer dans la liste des espèces en voie de disparition. Réciproquement, l’existence d’espèces très rares – mais bien réelles – pourrait être facilement niée par ceux ayant tout intérêt à ce qu’elles n’existassent pas.

Savoir que nous ne savons (presque) rien

Décrire une espèce ne signifie pas pour autant la connaître. À titre d’exemple, 15 % des 85 000 espèces traitées par la Liste rouge mondiale des espèces menacées ne disposent pas d’un véritable statut de conservation (par exemple « éteinte », « vulnérable », « préoccupation mineure ») et sont provisoirement placées dans la catégorie « données déficientes ». Plus préoccupant, l’ensemble des espèces ayant fait l’objet de telles évaluations ne représentent que 5 % du 1,8 million d’espèces déjà décrites.

Notre ignorance concernant l’alimentation, la reproduction, ou encore la répartition de la majorité des espèces est vraisemblablement du même ordre. La seule et unique source de connaissances disponibles pour une espèce se limite fréquemment à l’existence d’une poignée de spécimens auxquels se rattache une étiquette portant un nom, une date et un lieu de récolte parfois approximatif. Chacun de ces spécimens pourra être étudié par des générations de chercheurs grâce aux technologies propres à leur époque, et contribuera à révéler au compte-gouttes des informations éparses mais fondamentales (par exemple, pour un individu, le contenu d’un estomac, la taille des portées, la longévité).

Échelle temporelle

Se priver du recours aux collections rendrait quasi-impossible l’étude des espèces de petites tailles, fragiles, très discrètes ou rares, localisées dans des régions isolées ou celles aussi extrêmes que les grands fonds océaniques… Un chercheur pourrait ainsi passer sa carrière à rechercher une rare espèce amazonienne ou abyssale, pour ne collecter au final que des données très peu informatives et centrées sur sa seule problématique de recherche.

Il pourrait tout aussi bien rentrer bredouille. Au contraire, les collections des grands muséums mondiaux s’inscrivent dans une échelle de temps qui dépasse celle de la vie humaine. Elles capitalisent et collectivisent les fruits des missions de terrain. Elles permettent, en laboratoire, l’étude approfondie d’un nombre significatif de spécimens, aboutissement de millions d’heures de prospection, réalisées par des naturalistes issus du monde entier et de toutes époques.

Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée, Paris. Mossot/Wikipedia, CC BY

Ne privons pas la recherche de ses collections

À l’instar de bien de mes collègues, ma vocation de chercheur plonge ses racines dans l’enfance. Elle repose tant sur une inextinguible soif de compréhension que sur un profond attachement à la beauté et à la richesse du monde vivant. Je n’ai encore jamais rencontré de chercheurs tirant plaisir à ôter la vie des animaux à l’étude desquels ils avaient fait le choix de consacrer leur vie. En évoquant l’empathie chez les animaux, le collecteur que fut Charles Darwin allait même jusqu’à suggérer que l’amour désintéressé envers toutes les créatures vivantes constituait le plus noble attribut de l’Homme.

Carl Spitzweg/Le Chasseur de papillons, circa 1840. Wikimedia

The ConversationLe travail de recherche consiste à produire du savoir. Celui-ci n’a pas nécessairement pour finalité la préservation de la nature. Il ne fait cependant aucun doute que les connaissances qu’il génère y contribuent très significativement. L’ampleur de la crise d’extinction de la biodiversité que nous traversons actuellement pourrait être inégalée à l’échelle de l’histoire de la vie. Le constat est accablant. Alors que le temps joue contre nous, priver la recherche des collections ne ferait que nous ralentir davantage, en réduisant dramatiquement notre capacité à réagir et à alerter l’opinion publique et les décideurs sur l’état de notre planète.

Aurélien MIRALLES, Enseignant-chercheur en Systématique animale, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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