La Syrie, une guerre climatique ? Les liens complexes entre sécheresse, migration et conflit

4 septembre 2017 par Armelle Carnet Lebeurrier Débats 44 visites

Cela fait maintenant plus de six ans que la guerre civile a débuté en Syrie. Vous avez certainement entendu la théorie qui relie ce conflit au changement climatique. Une intense sécheresse, probablement causée par le réchauffement en cours, aurait entraîné une migration de masse de la campagne syrienne vers les villes. Cette hausse de la population urbaine ne serait pas étrangère au soulèvement de 2011, qui a fini par dégénérer en guerre civile.

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Deux tanks détruits devant une mosquée à Azaz, dans le nord-ouest de la Syrie, en 2012. Christiaan Triebert/Wikimedia, CC BY

Lina Eklund, Lund University et Darcy Thompson, Lund University

Cette théorie part du postulat qu’il existe un lien entre sécheresse, exode rural et guerre. Cette connexion n’est pourtant pas si évidente. Et pointer le rôle du climat présente le risque de minimiser celui des facteurs politiques et socio-économiques. Une sécheresse n’est pas forcément synonyme de conflit.

C’est l’une des conclusions de notre étude sur la sécheresse et la gestion des ressources en Syrie. La fameuse notion de « guerre climatique » méritait d’être étudiée sous deux aspects : le lien entre sécheresse et migration, d’une part, et le lien entre migration et conflit, d’autre part, l’objectif étant de savoir si ces phénomènes sont bel et bien reliés.

Le changement climatique, un facteur parmi d’autres

Nous sommes partis de l’idée même de migration environnementale. Le problème est qu’il est très difficile de déterminer les véritables raisons qui poussent les habitants d’un lieu à quitter ce dernier pour chercher ailleurs de nouvelles opportunités. Le changement climatique n’est certainement qu’un facteur parmi d’autres, et pas forcément le plus important. Disposer de l’argent nécessaire, par exemple, représente un facteur primordial : seuls ceux qui ont les moyens de quitter un lieu touché par la sécheresse peuvent le faire.

Dans le cas de la Syrie, rien ne permet de relier scientifiquement la baisse des précipitations ou les mauvaises récoltes à l’exode rural. Les preuves utilisées dans ce sens proviennent de rapports sur les déplacements de populations publiés par le gouvernement syrien ou par des missions d’évaluation des Nations unies. Ces phénomènes sont censés être liés parce qu’ils coïncident dans le temps. Mais, d’un point de vue scientifique, ce n’est pas suffisant.

Des champs verdoyants dans l’ouest de la Syrie, avant le début de la guerre civile. Jakob Fischer/shutterstock

La sécheresse qui a frappé la Syrie entre 2006 et 2010 est considérée comme longue et sévère. Pourtant, les niveaux de précipitations mesurés en 2006, 2007, 2009 et 2010 étaient proches de la normale, et ce dans toute la Syrie, y compris dans le « grenier à blé » que constitue le nord-est du pays. Seule 2008 a donc été véritablement une année de sécheresse.

La sécheresse n’a touché véritablement la Syrie qu’en 2008. CHIRPS 2.0, Author provided

Le contre-exemple kurde

Une sécheresse peut s’avérer dévastatrice pour une communauté, et beaucoup moins significative chez une autre. Il suffit par exemple de jeter un coup œil au Kurdistan irakien, qui a connu le même épisode de sécheresse que la Syrie, sans pour autant connaître de phénomène massif de migration. La vulnérabilité d’une communauté à la sécheresse est en fait un facteur plus important que la sécheresse en elle-même.

Plusieurs raisons expliquent que les fermiers syriens y aient été particulièrement exposés. Des cultures gourmandes en eau, comme le coton, ont monopolisé les ressources et laissé les sols secs et dégradés. Le gouvernement a, en outre, retiré des subventions pour les combustibles destinés à alimenter des pompes d’irrigation et à conduire les produits à vendre sur les marchés. Ce retrait a eu pour conséquence de démanteler un réseau microfinancier qui constituait une garantie de ressources. Enfin, la stratégie nationale de lutte contre la sécheresse, qui avait été approuvée en 2006, n’a jamais été mise en œuvre lorsque la pluie a commencé à se faire rare.

De la migration au conflit

La seconde étape du raisonnement consiste à faire le lien entre migration et guerre. Si certaines études suggèrent que cette connexion existe bel et bien, d’autres éléments laissent à penser qu’elle est tout à fait artificielle.

Regardons tout simplement les flux migratoires d’hier et d’aujourd’hui : ils sont rarement synonymes de conflit violent. En réalité, ils peuvent même entraîner une amélioration de la situation socio-économique des populations qui font leur entrée dans des pays en voie de développement. Si l’exode rural n’engendre pas de développement en soi, il n’y a pas de progrès économique durable en son absence.

Il est possible que l’intégration religieuse, sociale et ethnique progresse à mesure que les contacts entre les populations se font de plus en plus nombreux. Cependant, les phénomènes de migration peuvent aussi favoriser le conflit, en mettant les peuples en concurrence pour l’obtention des ressources et des services, et en provoquant, à cause des bouleversements ethniques et démographiques, des tensions. On peut mesurer le potentiel conflictuel d’une zone urbaine grâce à des éléments comme sa capacité à absorber les migrants, le degré de permanence du phénomène migratoire et la préexistence, ou pas, d’instabilité politique et/ou sociale.

Le conflit n’a pas commencé dans le « grenier à blé »

Dans le cas de la Syrie, les familles d’agriculteurs originaires des zones les plus touchées par la sécheresse, au nord du pays (le fameux « grenier à blé ») ont massivement quitté leur région pour rejoindre les villes voisines de Damas, Hama et Alep. Mais le rôle de ces migrations dans le déclenchement des soulèvements, puis de la guerre, est loin d’être évident.

C’est à Deraa, dans le sud-est syrien, qu’ont eu lieu les premières manifestations, en réponse à l’arrestation et aux mauvais traitements subis par un groupe de jeunes soupçonnés d’avoir peint des graffitis hostiles au gouvernement. D’un soulèvement régional, le mouvement a gagné d’autres parties du pays, dans lesquelles un profond mécontentement politique et social couvait depuis de longues années.

Cet enchaînement d’événements souligne que la guerre syrienne est le produit de l’accumulation de plusieurs facteurs liés entre eux et qui ont germé des décennies durant. Il est certes aisé d’établir des liens entre sécheresse, migration et conflit. Mais ces liens, particulièrement difficiles à évaluer dans le cas syrien, ne sauraient être considérés comme des faits établis.

The ConversationOn peut dire en revanche, avec plus de certitude cette fois, que les difficultés économiques engendrées par la vulnérabilité à la sécheresse, tout comme la baisse des subventions et des salaires pour les agriculteurs, sont des facteurs qui ont contribué à la large défiance envers le gouvernement. Et cette défiance a fait office de cri de ralliement pour unifier les Syriens dans l’opposition.

Lina Eklund, Post Doctoral Researcher in Physical Geography/Middle Eastern Studies, Lund University et Darcy Thompson, PhD Candidate, Political Science/Middle Eastern Studies, Lund University

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Licence : CC by-sa

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