« Manhattan », science (en) fiction

30 avril 2017 par Gérald Majou Débats 103 visites

Dans le champ de la culture scientifique et technique s’est fait jour la nécessité, non pas tant de diffuser des savoirs – but que l’expansion croissante des connaissances condamne inéluctablement à l’échec – que de renforcer une relation de curiosité, de familiarité au monde scientifique et à la saisie des enjeux complexes liant technosciences et choix sociétaux. The Conversation

Les séries télévisuelles s’affirmant aujourd’hui comme un des lieux d’avant-garde de la création culturelle, il n’est peut-être somme toute pas si étonnant d’y découvrir des médiums pertinents pour cette vaste entreprise.

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La science entrain de se faire. WGN America/Allociné

Gaëlle Crenn, Université de Lorraine

Consacrée à l’élaboration de la bombe atomique américaine à partir de 1943, la série Manhattan (une production Netflix de 2014 en deux saisons) possède tous les atouts narratifs que l’on attend des dispositifs actuels de médiation des sciences.

La science en train de se faire

Les deux saisons s’échelonnent depuis l’arrivée d’un jeune physicien très doué avec son épouse et son fils dans le complexe secret de Los Alamos, au Nouveau-Mexique, jusqu’à l’explosion de la première bombe sur le site de Trinity en 16 juillet 1945. Selon son créateur Sam Shaw, « l’histoire qui s’y raconte a défini l’essence des États-Unis – et du monde – du XXIe siècle ».

La série met en scène l’histoire d’une « science en train de se faire », par essence dramatique. En effet, comme le souligne Antoine Blanchard,

« La science en train de se faire offre une pièce rêvée au théâtre de la vie moderne. Elle met en scène des chercheurs qui jouent, des bribes de savoir qui se heurtent les uns aux autres, une société réfractaire au compatible, l’environnement ludique du laboratoire et la comédie infinie des sentiments humains ».

La série prend appui sur ce caractère hautement dramatique et même le renforce en situant l’action dans un lieu clos (un véritable camp isolé au milieu du désert). La construction de la bombe atomique prend la forme d’une épopée, d’une quête, dont des « eurêka » successifs viennent scander l’avancée. L’ampleur de l’enjeu et le poids de l’urgence (pour parvenir à construire la bombe avant les nazis et pour cesser au plus vite la guerre) accentuent la tension dramatique, tandis que le secret entourant le projet et la paranoïa rampante qui en découle, apportent les dimensions d’un thriller.

Une famille « nucléaire ». WGN America/Allociné

Une science aux deux visages

Le scénario situe au cœur de l’action la compétition entre deux équipes, qui incarnent les deux visages d’une science Janus : l’une « chaude », brouillonne, inventive, l’autre « froide », systématique, rigoureuse.

L’un des personnages principaux de la série, le physicien Frank Winter, incarne la voie « chaude », marginale, frôlant les limites de la légalité, rétive au respect des hiérarchies. Surtout, la série souligne de façon répétée ce que les avancées dans la connaissance doivent aux hasards, aux aléas, aux échecs même. Elle interroge les mystères et les voies de l’invention, de la nature du génie scientifique, par exemple en nous proposant d’observer les scientifiques sous l’emprise de champignons hallucinogènes. Elle montre par ailleurs que les découvertes peuvent avoir lieu à tout moment, résultant parfois d’événements anodins, irréfléchis, imprévus, de la vie quotidienne.

Une approche sociologique

Dans le même temps, elle souligne combien, au-delà des individualités, les structures sociales déterminent la quête, en la traversant intégralement. Deux microcosmes sociaux en miroir sont soumis à notre observation : le laboratoire et le foyer. Dans les deux, c’est autant par les instruments/ustensiles que par les relations (de pouvoir, de séduction, de confiance) qu’adviennent réussites, ou catastrophes. Ainsi le personnage inspiré du « père » du projet, le physicien Robert Oppenheimer, est-il peint en amant torturé, poète mystique, mais avant tout en leader, dont les aptitudes managériales sont plus que tout prisées. S’il vient à s’absenter, ce que calculent fiévreusement les grands scientifiques, c’est le nombre de jours supplémentaires qui deviendront nécessaires pour mener à bien le projet.

La série rend sensible en particulier la sociabilité spécifique aux milieux scientifiques, cette « Athènes des esprits » aux dimensions mondiales. En effet, cette communauté des physiciens nucléaires, de quelque nationalité qu’ils soient, se connaissent tous depuis leur formation et continuent à communiquer tout au long de leur carrière scientifique.

Leur sociabilité est faite d’enjeux autant personnels (admirations profondes et concurrences forcenées) que politiques (espionnage et engagement).

De plus, la structure narrative donne une large place aux questions de race et de genre qui modulent le destin des personnages : celui, par exemple, d’un jeune physicien noir en butte au racisme et à la jalousie de ses collègues, ou encore celui des communautés autochtones vivant à la périphérie du site.

De multiples modèles de femmes se croisent et s’entrechoquent, dans le moment de leur invention : l’unique jeune femme de l’équipe scientifique, la femme d’un responsable, scientifique elle-même, mais qui doit sacrifier sa propre carrière, de nombreuses femmes au foyer – l’une d’elles expérimentant une aventure homosexuelle.

Liza Winter, un personnage contraint de sacrifier sa carrière scientifique. WGN America/Allociné

La série s’empare de la question du genre pour déconstruire les biais masculins dans la construction des rôles et de l’image des scientifiques. Selon Janice A. Radway, la lecture des romans Harlequin peut être comprise non uniquement comme un signe de l’aliénation des lectrices, mais aussi comme l’une des ressources qu’elles utilisent pour se forger des rôles et affermir leur contrôle sur leur environnement et dans leurs relations. On peut s’attendre de même à ce que Manhattan, en donnant la parole à une jeune physicienne exemplaire, participe à la construction de nouveaux modèles positifs d’identification, aidant les jeunes téléspectatrices à se projeter dans une carrière scientifique.

Et toujours, les relations intimes traversent, comme les autres, le monde finalement très impur de la science. Oppenheimer lui-même n’est-il pas soupçonné de transmettre à son amante communiste des documents confidentiels ?

Enfin, le scénario tire parti de la situation de l’action dans le passé pour délivrer habilement aux spectateurs d’aujourd’hui une leçon de choses sur le principe de précaution et la place sociale des technosciences. En effet, les scènes dans lesquelles les GI pulvérisent allègrement du DDT sur les enfants, rappellent combien il est parfois difficile d’anticiper la dangerosité de certaines innovations.

Quelle place pour les technosciences ?

Liza Winter, quant à elle, alertée par un taux inhabituel des fausses couches à la maternité, reprend ses travaux de biologiste en tentant d’effectuer des mesures de radioactivité sur les enfants nés dans le camp et sur les territoires environnants.

À travers les expérimentations qu’elle élabore et les oppositions qu’elle rencontre, on voit se former des alliances, se solidifier des réseaux d’acteurs, se cristalliser des questions, se formuler un problème scientifique doublé d’inquiétude sociale, bref, s’inventer une réflexion sur la place des technosciences dans la société et les responsables légitimes de leur gouvernance.

Plus profondément, à partir du cas de la création de l’arme atomique, Manhattan soumet à la discussion la question fondamentale qui anime les débats sur les relations sciences – sociétés : la fin justifie-t-elle les moyens ?

L’operation Crossroads Baker sur l’atoll de Bikini, en 1946. U.S. Department of Defense (Wikimedia Commons

Mise en fiction de la science, Manhattan est selon son créateur Sam Shaw une « science-fiction [qui serait] réaliste ». Après Big Bang Theory qui exploitait les ressorts comiques des modes de socialisation des jeunes chercheurs en sciences, assiste-t-on à la création d’un nouveau genre, le « soap opera scientifique » ?

Quoi qu’il en soit, la série semble un instrument tout à fait recommandable de publicisation des sciences, dans la mesure où elle répond à l’ensemble des objectifs – pourtant nombreux et parfois contradictoires- que s’est donné le champ de la culture scientifique et technique : montrer non pas ce que produit la science, mais plutôt comment les sciences construisent des savoirs, d’abord incertains, à la croisée du social, du matériel et du moral ; témoigner de ce que les connaissances scientifiques doivent aussi à l’erreur ; expliquer qu’elles sont élaborées à la fois par des collectifs – nécessairement sociaux- et des instruments – souvent bricolés ; favoriser l’attractivité des carrières scientifiques et les ouvrir à une diversité de profils ; expliquer les enjeux de la gouvernance démocratique des technosciences et les conditions d’un possible débat sur leur applicabilité sociale. Cette série se révèle ainsi un excellent prototype de médiation des sciences, à la hauteur des enjeux de notre époque.

Gaëlle Crenn, Maitre de conférence Info-Com, CREM, IUT Nancy Charlemagne, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Licence : CC by-sa

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