Les femmes sont-elles plus éthiques que les hommes ?

10 avril 2017 par Gérald Majou R&D 59 visites

Beaucoup des valeurs qui président aux stratégies du monde des affaires sont traditionnellement masculines et souvent éloignées de la manière dont se comporte la majorité des femmes : l’agressivité, le rejet des émotions, le calcul et la manipulation dans les processus de décision, l’atteinte d’objectifs à tout prix même si cela implique un comportement non-éthique. The Conversation

« Si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, la banque d’affaires n’aurait peut-être pas fait faillite », avait insisté en 2010 Christine Lagarde dans un article du New York Times, soulignant le différentiel sexué de certains comportements face à d’importants enjeux mercantiles et financiers. Mais les femmes sont-elles vraiment plus éthiques que les hommes ?

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Trompeuse ? Moins probable qu’avec un homme. William Iven / Flickr

Sabrina Tanquerel, École de Management de Normandie

Dans un récent article, publié dans Organizational Behavior and Human Decision Processes, trois études ont analysé les réactions des femmes et des hommes face à des opportunités d’agir de « manière trompeuse » (act deceptively en VO) en échange de gains financiers.

Des standards d’éthique plus élevés et fermes

Dans la première étude, on a demandé aux participants (femmes et hommes) d’imaginer qu’ils devaient vendre leur voiture, qui présentait un problème de moindre importance (bouchon de réservoir d’essence manquant) dans le premier cas, ou plus important dans le second cas (problème de transmission). Les participants devaient alors décider de révéler ou de cacher le problème à l’acheteur potentiel.

Les femmes ont témoigné d’une plus forte volonté que les hommes à souhaiter négocier « en toute bonne foi » et « d’une manière complètement honnête et fiable » avec l’acheteur. Les femmes étaient aussi moins enclines à « rationaliser » a posteriori un comportement non-éthique, les hommes tendant à s’auto-persuader après l’opération financière que « si l’acheteur est ignorant, c’est son problème, il doit en assumer les conséquences », ou « les gens s’en fichent d’être roulés dans ce type de négociations car ça fait partie du jeu ».

Cette étude confirme certaines recherches déjà menées qui démontrent que les femmes ont en effet des standards d’éthique plus élevés et fermes que les hommes. Pour tenter de comprendre ces comportements différenciés entre femmes et hommes, les scientifiques ont mobilisé la théorie de l’identité sociale (Turner, J.C. & Reynolds, K. J. (2010), « The Story of Social Identity », Rediscovering Social Identity : Core Sources, Psychology Press).

L’identité renvoie à l’idée personnelle qu’un individu se fait de la personne qu’il souhaite être. Les scientifiques sont allés voir plus spécifiquement la notion d’identité morale, la tendance à s’autoévaluer à l’aune de traits moraux tels que « juste », « honnête », « généreux » et « gentil ». L’analyse de 33 études indépendantes regroupant plus de 19 000 personnes a mis en évidence une différence de genre : les femmes s’identifient de façon plus forte que les hommes à ces qualités morales.

Une identité morale fluctuante avec les situations

Toutefois, selon cette étude, l’identité morale peut fluctuer significativement selon la situation. Certaines pressions circonstancielles peuvent venir altérer le sens moral des femmes.

Par exemple, dans une autre étude, les participants devaient négocier avec un candidat, sur le point d’être recruté et soucieux de stabilité professionnelle. Malheureusement, le poste ne pouvait lui offrir cet avantage mais il l’ignorait. Les participants savaient en revanche que le poste allait être réorganisé dans les six mois qui suivaient. La question posée portait si oui ou non les participants allaient mentir à la nouvelle recrue pour l’embaucher à moindre coût.

De manière peu surprenante dans cette situation, les femmes ont moins menti que les hommes. Cependant, un élément supplémentaire fut ajouté à l’expérience : si l’on donnait une prime financière aux femmes, celles-ci mentaient autant que les hommes.

L’encouragement financier devenait alors un « modérateur situationnel » car il réduisait provisoirement la saillance de l’identité morale chez les femmes. La Science a déjà montré que les avantages financiers décourageaient la moralité des individus. Ces récompenses financières réveillent et activent d’autres types d’identités, comme l’ambition de réussite sociale, ou d’être une personne brillante, mais annihilent curieusement le désir d’être une personne morale et juste.

Une construction sociale

L’anthropologie a confirmé depuis longtemps le caractère construit (et non pas naturel) de la différence, y compris morale, entre les sexes (Héritier, 2010). La conception de l’éthique est la résultante d’une construction sociale. Les différences de genre concernant l’identité morale sont donc le produit de nos environnements et des valeurs attendues vis-à-vis de l’un et l’autre sexe dans un contexte social, culturel et historique donné. In fine, les femmes sont sans doute dans certains contextes « moralement meilleures » que les hommes, mais parce que leur environnement et leur socialisation les y incitent. Lorsqu’on observe chez elles leurs capacités d’empathie, d’oubli de soi et de souci des autres, elles sont dans leur rôle assigné, qu’elles ont appris et intériorisé depuis leur naissance.

Ce que nous disent ces études ce n’est pas qu’il faut penser comme les femmes ou comme les hommes mais que l’on gagne à intégrer différents points de vue dans un collectif pour une plus grande éthique. La diversité des perspectives et des valeurs améliore nos jugements, nos comportements et nos approches du monde, les rendant plus justes et plus éthiques. Ce que soulignent également ces recherches c’est la responsabilité de chacun et de chacune de construire un environnement qui serve et favorise ces valeurs.

Il n’est pas anodin que l’actualité, qu’elle soit sociétale ou académique, s’interroge sur cette question, qui est bien une question d’époque. Elle parle d’une époque brutale, qui voit revenir partout au pouvoir des régimes musclés, des idéologies toxiques et la médiatisation de comportements non-éthiques.

Il est donc logique que beaucoup réfléchissent à d’autres écosystèmes, d’autres mondes possibles, où l’empathie, le soin des vulnérables, l’attention aux autres et à la planète, l’éthique, la collaboration, la négociation seraient les valeurs d’avenir.

Sabrina Tanquerel, Enseignant-chercheur en Management des Ressources Humaines - Laboratoire Métis EM Normandie, École de Management de Normandie

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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