Pourquoi et comment la finance doit revenir à plus de responsabilité ?

4 décembre 2016 par admin R&D 213 visites

Christophe Revelli, Kedge Business School

L’autorité du dogme néo-libéral au sein des économies

La crise des subprimes de 2008 a remis en lumière (après les crises de la fin des années 1990–début 2000) que la finance ne jouait plus le rôle initial qu’elle devrait jouer : financer l’économie réelle. La nouvelle stagnation séculaire qui a succédé à la crise financière n’a fait qu’accentuer le chômage de masse, la précarisation des sociétés, l’endettement public et privé. Au final, seules les banques ont profité des sauvetages publics pour se relancer et mettre en avant un peu plus le célèbre dicton « privatiser les profits, socialiser les pertes ».

Les économies de marché sont aujourd’hui exclusivement fondées sur un modèle néo-libéral qui réduit toute activité humaine à un simple calcul économique favorisant la création de valeur actionnariale à court terme. L’origine est à en rechercher dans la libéralisation financière avec la mise en place des principes de concentration bancaire (principe du too big to fail), de titrisation, de finance de l’ombre via les marchés non réglementés et les paradis fiscaux (principe du shadow banking) et de hausse des transactions spéculatives via notamment le développement technologique (type trading haute fréquence).

Parmi l’ensemble des flux financiers générés dans le monde, 90 % des flux financiers sont purement spéculatifs et n’ont aucun impact sur l’économie réelle en termes d’investissement et de distribution de richesses. La conséquence de cette libéralisation est que le poids du shadow banking représente aujourd’hui 120 % du PIB mondial c’est-à-dire environ 80 000 milliards de dollars US selon le Financial Stability Board.

La croissance la plus forte est observée dans les pays émergents (Chine notamment) qui adoptent donc les mêmes méthodes que les pays développés, reproduisant ainsi les erreurs du passé. L’ensemble de ces activités de shadow banking s’inscrit de plus dans un risque systémique puisque ses acteurs sont interdépendants entre eux et avec le système bancaire international. Au final, environ 50 % des flux financiers internationaux de capitaux transitent par les paradis fiscaux.

Ce phénomène d’évaporation ou d’évasion fiscale condamne les États à emprunter massivement pour assurer leur politique budgétaire et donc dépendre d’un système de financement privé qui contraint les économies plutôt que de les servir (à titre d’exemple, depuis le début de la libéralisation financière, la dette publique de la France est passée d’environ 5 % en équivalent PIB au début des années 1980 à quasi 100 % aujourd’hui).

Comme le confirment également de récentes études, ce phénomène de concentration de richesses engage que 1 % de la population détient 50 % des richesses mondiales, que 80 familles dans le monde détiennent autant que 3,5 milliards d’êtres humains… Ce système de creusement des inégalités s’est ainsi répandu dans toutes les composantes de la société et des sphères économiques, où inexorablement, en bout de chaînes, les TPE/PME dépendent des grandes sociétés cotées régies aux marchés financiers et au dictat du cours boursier.

Cet autoritarisme engage donc que toutes les composantes et parties prenantes de l’entreprise, y compris l’environnement doivent œuvrer dans le seul but de servir la cause de la création de cash à court terme pour satisfaire l’appétit des actionnaires. Certes, l’actionnaire doit être rémunéré pour son risque (selon le bénéfice généré par l’entreprise), mais cela ne doit pas empêcher le développement humain de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise. En cela, il est nécessaire de revenir à des modèles où la finance reprend sa place initiale, c’est-à-dire financer l’économie réelle et les tissus d’entreprise pour un développement social et humain plutôt que de se financer elle-même.

Le besoin urgent de revenir à plus de responsabilité

Il est urgent de ralentir, de revenir à plus de frugalité, de responsabilité et de replacer l’homme au centre de l’économie. La finance est un outil, au service de l’économie. L’économie de marché fait partie intégrante du développement humain qui lui-même s’intègre à son environnement, et non l’inverse. Lorsque la finance dicte les lois économiques, cela génère en pratique un excès de confiance des acteurs du marché qui remet en question le principe de « rationalité » si cher à Eugène Fama, récent prix de la Banque de Suède en Sciences Économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dans son hypothèse d’efficience des marchés, où les krachs boursiers ne peuvent exister puisque le marché élimine lui-même les agents irrationnels par la main de l’homo oeconomicus rationnel.

Les sciences économiques sont donc enlisées dans une crise paradigmatique qui empêche la diversification des systèmes de pensée et concentre l’attention sur la modélisation mathématique, la standardisation des process et l’individualisme au détriment de la diversité intellectuelle, de l’interaction sociale et de la protection des écosystèmes.

Plutôt que de répéter sans cesse les mêmes erreurs, il s’agit de braquer la lumière sur les cercles vertueux afin de sortir de la triple crise morale, de valeurs et intellectuelle dans lesquelles la société s’est aujourd’hui engluée. En cela, le concept de finance responsable qui prône la mise en avant des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) peut redonner ses lettres de noblesse à la finance et la recentrer vers plus de commun et de développement humain.

Les enjeux sociétaux à financer : comment rendre la finance responsable et utile ?

Le concept de finance responsable a pour objectif d’allouer les capitaux sur des projets sociétaux majeurs et directement vers l’économie réelle plutôt que dans des économies fermées et décorrélées des enjeux communautaires. Il ne s’agit pas d’opposer finance responsable et irresponsable, mais plutôt de se réapproprier l’outil « finance » pour mieux le mettre au service de l’économie.

Actuellement, les outils financiers classiques ne permettent pas encore d’analyser un grand nombre de paramètres immatériels et sociétaux, de mesurer précisément les risques globaux et les impacts que peuvent avoir telles ou telles activités économiques. Il s’agit donc de promouvoir et appliquer dans les décisions d’investissement les critères ESG via les enjeux de transition écologique (environnement), de développement humain (social) et de répartition des pouvoirs ou encore d’éthique des affaires (gouvernance).

La concrétisation de la prise en compte de ces critères dans l’investissement se formalise dans le concept d’investissement responsable ou socialement responsable (ISR). Les récentes législations via l’article 173 de la loi TEE sur la Transition Écologique et Énergétique vont instaurer pour la première fois des obligations d’information pour les investisseurs institutionnels sur la gestion des risques liés au climat et à la transition écologique et plus largement à l’intégration des critères ESG dans leur stratégie d’investissement.

Les arguments autour d’une économie bas carbone doivent permettre d’armer la transformation de la finance vers des secteurs plus vertueux et vers l’exclusion des entreprises controversées telles qu’ont pu le démontrer récemment les scandales BP ou Volkswagen. La contrainte réglementaire contraint les investisseurs à céder leurs valeurs « carbone » pour éviter une dévalorisation de leur portefeuille d’actifs (parmi les nombreux exemples en la matière, Axa s’est récemment désengagée du charbon en procédant à plus de 500 millions de cessions en 2015). De nombreux acteurs se sont engagés dans cette voie du low carbon à l’instar du fonds souverain norvégien en 2015, 1er investisseur mondial, qui a décidé d’exclure le charbon de tous ses investissements, ou encore Black Rock, plus important gestionnaire d’actifs privé au monde, qui décide d’intégrer les enjeux ESG et long terme dans sa vision stratégique.

Par ailleurs, le financement de la contrainte démographique via de nouvelles infrastructures vertes est également un enjeu majeur. Selon l’étude menée par l’Institut français d’études démographiques (INED) en parallèle de celles de l’ONU ou de la banque mondiale, il y aura environ 10 milliards d’êtres humains en 2050 dont 70 % dans des zones urbaines. Mirova, société de gestion d’actifs 100 % dédiée à la finance responsable, s’est déjà engagé dans cette voie.

Les green bonds ou obligations vertes doivent permettre aux investisseurs de lever les fonds nécessaires pour répondre à cet enjeu. En plein essor, le marché des green bonds devrait absorber à moyen terme une grande majorité du marché obligataire qui représente aujourd’hui environ 100 000 milliards de dollars US.

Au-delà des enjeux environnementaux, ces signes d’une finance responsable au service d’une économie plus durable doivent également focaliser leur attention sur les enjeux sociaux. En cela, les social impact bonds, la finance d’impact via le private equity et le capital-risque ou encore la finance participative (dont les encours ont doublé en 2015) sont autant d’outils appropriés pour ramener la finance vers l’économie réelle.

Mais l’ensemble de ces enjeux dépendra surtout de la volonté des acteurs de s’inscrire ou non dans une démarche d’éthique individuelle afin de contribuer au développement d’un modèle financier plus juste et plus axé sur une logique d’économie sociale au service de la communauté plutôt que sur une logique d’économie financière.

The Conversation

Christophe Revelli, Professeur de finance responsable et conseiller scientifique du MSc Finance de Kedge Business School, Kedge Business School

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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