Des villes et des jardins

3 avril 2018 par The Conversation France Débats 66 visites

Quelle que soit sa culture, l’être humain associe la beauté et la quiétude qui se dégagent d’un jardin au bonheur paradisiaque. Le mot paradis lui-même est dérivé du persan pairi-daeza qui signifie « jardin ».

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Vue du projet de village autosuffisant pour la ville d’Almere (Pays-Bas). Effekt

Geetha Ganapathy-Doré, Université Paris 13 – USPC

Considérés comme l’une des sept merveilles de l’ancien monde, les jardins suspendus de Babylone (actuel Irak) ne sont peut-être que des jardins rêvés… ou des jardins bien réels, mais situés dans autre ville antique, à Nineve. Les jardins du Taj Mahal en Inde relèvent d’une tentative de créer le paradis sur Terre dans la plus pure tradition persane. Ceux du Partal et du Généralife dans l’Alhambra à Grenade (Espagne) s’inscrivent dans cette même quête paradisiaque.

En Chine, le jardin est vu comme un reflet du cosmos et relève de l’art sacré. Les villes de Shuzhou et Hangzhou sont ainsi considérées comme de véritables paradis terrestres grâce à leurs espaces végétalisés. Au Japon, le jardin clos idéalise la nature en la miniaturisant. La majestueuse beauté des jardins « à la française » se distingue du charme improvisé du jardin « à l’anglaise », tandis que le jardin italien est tout entier au service de l’architecture de la Renaissance.

À Hangzhou en Chine. xiquinhosilva/Flickr, CC BY

Dans les cités-jardins

Si les liens entre villes et jardins ont toujours existé, temoignant de la volonté humaine de concilier la nature et la culture, le concept de « ville-jardin » renvoie à celui de « cité-jardin ». Il fut théorisé en 1989 par l’urbaniste britannique Ebenezer Howard dans son livre To-morrow : a Peaceful Path to Real Reform.

Ayant constaté la surpopulation des villes, la misère, le chômage et les graves problèmes d’hygiène qui y sévissaient, Howard avait imaginé des cités-jardins autosuffisantes. Elles devaient selon lui pouvoir accueillir logements, industries et espaces consacrés l’agriculture et offrir des activités de loisir et de bien-être.

Schéma illustrant le concept de cité-jardin selon Ebenezer Howard. Wikipedia

Howard souhaitait ainsi combiner les bénéfices de la vie urbaine avec les avantages d’un quotidien campagnard. Dans les faits, le concept de cité-jardin a servi le déploiement du capitalisme en prévoyant un lieu décent pour loger la classe ouvrière.

Compatriote d’Howard, l’urbaniste Raymond Unwin a mis en œuvre ce concept dans des villes comme Letchworth et Welwyn, ou dans la banlieue londonienne à Hampstead. Son association des cités-jardins continue aujourd’hui à disséminer ses idées à travers le monde.

En 2014, renouant avec cette tradition, le gouvernement britannique a annoncé la construction de trois villes-jardins contemporaines, notamment à Ebbsfleet (Kent) et à Bicester (Oxfordshire). En 2017, le premier gouvernement de Teresa May proposa de construire trois villes-jardins supplémentaires ainsi que quatorze villages-jardins pour répondre à la crise de logement.

Jardins ouvriers à la française

C’est au journaliste et juriste Georges Benoît-Lévy que l’on doit l’introduction du modèle urbain de cité-jardin en France avec la publication, en 1904, de son ouvrage La Cité jardin à la suite d’un séjour en Angleterre.

La première cité-jardin construite sur le territoire français fut la Cité Bruno à Dourges. Entre la Première et la Seconde Guerre mondiales, une quinzaine de cités-jardins furent bâties autour de Paris. Ces logements sociaux sertis dans des espaces paysagés dotés des équipements collectifs ont malheureusement fini par devenir des cités-dortoirs.

Parallèlement, se sont développés en France, et notamment dans la banlieue parisienne, les jardins ouvriers. L’association La Ligue du coin de terre et du foyer, fondée par l’abbé Lemire, propose ainsi dès 1903 d’utiliser des terrains désaffectés de la zone militaire entourant Paris au profit des familles ouvrières.

Ces jardins ouvriers visaient, entre autres, à éloigner les ouvriers venus du monde agricole des périls de l’alcoolisme. Ils leur permettaient de garder le lien avec leur mode de vie rural et leur ancrage aux saisons, en plus de leur donner les moyens de cultiver des légumes. Après la Seconde Guerre mondiale, les jardins ouvriers changent de nom et deviennent « jardins familiaux ». Cette culture de partage perdure encore aujourd’hui.

Jardins familiaux à Romainville, en région parisienne en 2014. David Fleg/Flickr, CC BY

La ville dans le jardin

Aujourd’hui, l’un des exemples réussis de ville-jardin se situe dans la ville d’Almere, près d’Amsterdam aux Pays-Bas. Construite en 1976 sur un terrain reconverti, Almère s’affiche comme une ville multicentrée, conformément au concept d’Howard ; elle se veut aujourd’hui un modèle de développement durable avec son projet de village autosuffisant imaginé par des architectes danois pour son quartier d’Oosterwold.

Helsinge Garden City, au Danemark, constitue un autre projet prometteur. Conçu comme un regroupement de 25 villages, Helsinge anticipe le changement de la nature même du travail en alliant diversité sociale, qualité de l’air et développement de la permaculture pour rendre le logement abordable et la vie agréable aux familles.

Le projet Green8 pour Berlin. DR

En Allemagne, les architectes berlinois Agnieszka Preibisz et Peter Sandhaus ont conçu Green8, une cité-jardin verticale pour donner un nouveau visage à l’Alexanderplatz à Berlin. Au-delà de la prouesse architecturale, ils mettent en avant l’importance du mode de financement collaboratif pour ce projet.

Si la philosophie qui sous-tend les villes-jardins rejoint celle du développement durable, le modèle d’organisation de ces lieux varie : communauté autogérée, participation de la municipalité et/ou du gouvernement national.

Ces modèles d’organisations urbaines suscitent parfois le rejet : en Angleterre, des communautés locales se sont opposées à l’installation de certaines villes-jardins, qui selon elles dénaturent la ruralité et avantagent les promoteurs immobiliers.

Villes végétalisées, villes intelligentes

Après avoir lancé son programme vert en 1963, la ville de Singapour a multiplié le nombre d’arbres présents en ville et conduit de réels efforts pour préserver la biodiversité. À travers six objectifs bien ciblés – tels que l’optimisation de l’espace urbain pour plus de verdure, l’amélioration de son industrie horticulturale ou encore l’incitation à la création d’un Singapour plus vert par la population –, la ville a évolué d’une ville-jardin vers une ville dans le jardin.

The ConversationAujourd’hui, l’ambition des villes-jardins de réduire l’empreinte carbone rencontre celle des villes intelligentes qui mettent à profit les nouvelles technologies pour parvenir aux mêmes fins : offrir aux citadins des espaces de bien-vivre, de rencontres, de collaboration.

Geetha Ganapathy-Doré, Maîtresse de conférences HDR en anglais, Université Paris 13 – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Licence : CC by-sa

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