Débat : Missions solidaires, engagement des jeunes et l’apprentissage de l’empathie

25 mars 2018 par The Conversation France Débats 135 visites

S’il est vrai que les managers de proximité semblent accorder une importance renouvelée à l’Empathie comme fondement de la relation à l’autre, force est de constater que le spectacle de l’actualité nous donne des exemples assez contrastés d’attitudes ou des personnes faisant preuve d’empathie, au péril de leur vie, ou d’actes totalement inverses, dénués de tout intérêt porté à la souffrance des autres. Place à notre actualité…

File 20180311 30961 onl4zb.jpg?ixlib=rb 1.1
Empathie. Nicola/VisualHunt, CC BY

Michel Dalmas, Pôle Léonard de Vinci – UGEI

Aider des inconnus au risque de sa vie…

Dans un train de banlieue de Portland, Fletcher et deux autres hommes ont défendu deux femmes, dont l’une portait un hijab, contre un individu qui proférait des insultes antimusulmanes. Ce dernier les a poignardés. Seul Micah Fletcher, gravement blessé au cou, a survécu. Il a déclaré qu’il s’était levé spontanément pour aider les femmes. Enfant, Fletcher diagnostiqué autiste, a lui-même été brutalisé. Voici ce qu’il dit au sujet de son acte purement altruiste : « dans une véritable communauté, on devrait s’attendre à ce que chacun prenne la défense de l’autre ».

Ou aider ses concurrents le jour d’une compétition…

C’est pendant une série du 5 000 mètres que s’est jouée cette scène qui devrait rester dans les mémoires. Quand la Néo-Zélandaise Nikki Hamblin chute, elle entraîne avec elle l’Américaine Abbey d’Agostino. La seconde reste au sol alors que la première, moins touchée, se relève très vite mais ne reprend pas la course. Elle aide sa concurrente à se relever. Quelques foulées plus tard, Abbey d’Agostino est à nouveau contrainte de s’arrêter, souffrante. La Néo-Zélandaise lui vient alors en aide pour franchir la ligne d’arrivée. Elles finissent toutes les deux bonnes dernières. Mais finalement, le Comité olympique leur permettra à toutes deux de participer à l’épreuve finale.

Ou choisir de devenir un sérial killer…

Ces exemples ne peuvent malheureusement ne pas nous faire oublier la terrible tragédie du lycée de Floride, le 14 février dernier. Le tireur, âgé de 19 ans seulement, a ouvert le feu dans le lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland, au sud-est de la Floride, faisant 17 morts. Il s’agit pour l’heure de la 18e fusillade en milieu scolaire aux États-Unis, depuis le début de l’année…

Le tireur, un ancien élève renvoyé de l’établissement pour des raisons disciplinaires a été arrêté non loin de l’école. Il s’est rendu sans résistance à la police. Il était armé d’un fusil d’assaut et avait de très nombreuses munitions. Qualifié de « solitaire » ou d’« élève à problèmes » par ses camarades, il avait posté sur les réseaux sociaux des messages « très alarmants », pour autant rien n’a pu l’empêcher de tuer ses camarades, à grande échelle.

Il serait au fond rassurant de trouver une explication à tant de comportements imprévisibles, allant du don de soi à la plus abjecte des attitudes, dénuée de toute humanité. Il semble donc essentiel et légitime de se questionner sur le sens profond de l’Empathie.

Quand on parle d’empathie, de quoi parle-t-on exactement ?

Selon le dictionnaire le Robert (2005), l’empathie est la « capacité de s’identifier à autrui, de ressentir ce qu’il ressent ». D’après Simon (2009), l’origine du mot reste en effet moderne. Ce néologisme serait apparu tout d’abord en anglais, « empathy » qui aurait donné « empathie », comme traduction du terme original, Einfühlung, qui signifierait le rapport qu’entretient un sujet avec une œuvre d’art, lui permettant ainsi d’accéder à son sens.

En tant que posture psychologique revendiquée, il faut attendre Carl Rogers, dans les années 80, pour définir l’empathie comme pouvant servir de trame à la relation d’aide, entre le psychologue et son patient. Il écrit notamment à ce sujet, en 1980 : « être empathique c’est percevoir le cadre de référence interne d’autrui aussi précisément que possible et avec les composants émotionnels et les significations qui lui appartiennent comme si l’on était cette personne, mais sans jamais perdre de vue la condition du « comme si ». Il reste donc que l’empathie devient l’objectif du psychothérapeute, qui cherche ainsi à participer de manière aussi intime que possible à l’expérience du patient tout en restant émotionnellement indépendant.

De manière troublante, les dernières découvertes en la matière sembleraient démontrer qu’il existe chez l’homme un circuit neurologique de l’empathie. Une différence fondamentale entre le fonctionnement du cerveau d’un être humain « normal » et celui d’un meurtrier déclaré psychopathe pourrait être mis à jour ; ainsi, l’activation du cortex préfrontal serait activité fortement en situation d’empathie et quasiment plus pour le cerveau du tueur en séries. Des chercheurs en neurosciences (équipe de Kent Kiehl au Nouveau-Mexique, en 2007) auraient démontré à partir d’une expérience menée à grande échelle et sur une période assez longue, que les psychopathes auraient des déficiences dans le système des structures interconnectées du cerveau (dont l’amygdale et le cortex orbitofrontal) qui facilitent la gestion des émotions, la prise de décisions, le contrôle des pulsions et la création d’objectifs. Ainsi ces derniers sembleraient compenser cette déficience en utilisant d’autres parties du cerveau pour simuler de façon cognitive ce qui appartient normalement au monde des émotions.

Ceci étant dit, ce circuit de l’empathie, même opérationnel d’un point de vue neurologique, serait possiblement annihilé du fait de l’existence de barrières biologiques, psychologiques ou sociales. Ainsi, un arrêt généralisé pourrait survenir au niveau d’une population par exemple, si un groupe entier se conformait à une idéologie d’agression, ou de supériorité, comme en temps de guerre…

Et si l’empathie était devenue l’angle mort de notre système éducatif ?

Comme on peut le constater, rien n’est simple en matière d’Empathie, car les prédispositions neurologiques semblent bien actives, sans pour autant empêcher toute expression d’un intérêt à l’autre, du fait de la plasticité du cerveau et de ses capacités d’adaptation. D’où l’importance renouvelée de l’apprentissage, en la matière.

Ainsi, l’existence de l’empathie nécessiterait aussi une certaine forme d’entraînement, de mise en situations permettant d’activer les boucles rétroactives du circuit de l’empathie. Intuitivement, des écoles et instituts de formations se sont saisis de cette problématique en l’intégrant à leur schéma pédagogique. Certaines d’entre elles demandent à leurs élèves de s’investir dans des missions solidaires, accomplies obligatoirement, dans le secteur humanitaire. C’est le cas en particulier de l’École de Management Léonard de Vinci, dans le cadre de son programme bachelor. Il s’agit dans ce cas d’un stage non rémunéré permettant de développer son savoir-être en matière d’engagement social, citoyen, et bénévole.

The ConversationPour finir, ces réalités ne devraient pas nous laisser indifférents, en particulier pour former les nouvelles générations ; au fond, rester humain relève aussi de l’apprentissage, et pas seulement de l’intuitu personae, comme nous l’avons cru trop longtemps. « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », Antoine de Saint-Exupéry.

Michel Dalmas, Docteur en Sciences de Gestion, Professeur Associé à l’EMLV, Pôle Léonard de Vinci – UGEI

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Licence : CC by-sa

Contacter l’auteur

Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Une initiative de l’association CIRSES avec un résau de partenaires