« En direct des espèces » : la biodiversité urbaine, enjeu de nature ou de société ?

20 mars 2018 par The Conversation France R&D 37 visites

Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, Muséum national d’Histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent chaque mois une chronique scientifique de la biodiversité : « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.

File 20180221 132680 knj6bm.jpg?ixlib=rb 1.1
Pissenlits jaunes entre les pierres d’un bâtiment. Shutterstock

Serge Muller, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités ; Germinal Rouhan, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités et Philippe Clergeau, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

Les zones urbanisées représentent plus de 10 % de la superficie mondiale des terres émergées. En France métropolitaine, selon l’Insee, en 2010 près de 22 % du territoire était occupé par des villes qui y concentraient 77,5 % de la population.

Ces espaces ont été fortement modifiés, et leurs écosystèmes dégradés, par les activités humaines : destruction des habitats naturels, remplacement de ces habitats par des bâtiments ou infrastructures de transport, pollution des sols, de l’eau et de l’air.

La « biodiversité urbaine » – espèces animales, végétales et fongiques et micro-organismes présents dans les villes et autres espaces anthropisés – suscite toutefois l’intérêt grandissant des citadins et des pouvoirs publics.

La biodiversité, ce « tissu vivant de la planète », intègre non seulement la diversité des espèces mais aussi toutes les interactions entre ces espèces et avec leurs habitats. Elle colonise tous les milieux, s’y développant spontanément dès qu’elle n’y est pas éliminée par les activités humaines.

Quelles espèces s’acclimatent en ville ?

On peut discerner deux groupes d’organismes qui, ensemble, forment la biodiversité urbaine. Le premier rassemble des espèces indigènes (ou autochtones) de la région, qui trouvent dans les territoires urbains des conditions de vie favorables (constituant la « biodiversité indigène »). Il s’agit parfois d’espèces relictuelles qui profitent de vestiges d’habitats naturels préservés en milieu urbain (aquatiques, palustres, forestiers, etc.).

Ainsi, certaines villes possèdent sur leurs franges des espaces naturels de grande valeur. Par exemple, Strasbourg abrite des forêts alluviales classées en Réserves naturelles nationales, ou Marseille des garrigues en contact avec la ville et situées au cœur du Parc national des Calanques. Il ne s’agit cependant pas réellement de biodiversité urbaine, même si la proximité de la ville induit souvent un appauvrissement de cette biodiversité (dû à la fréquentation humaine, la fragmentation des habitats, l’eutrophisation, les invasions biologiques, etc.).

Doradille des murailles. Wikimedia, CC BY

On observe également dans les villes des espèces indigènes de la région, inféodées aux milieux spécifiques créés par l’homme, comme des zones minéralisées (façades de bâtiments, toitures, corniches, égouts, etc.), mais aussi des parcs, friches, pelouses, bassins… C’est le cas par exemple de fougères saxicoles, telles que la doradille des murailles et la capillaire de Montpellier.

Quant à la faune, les faucons crécerelle et pèlerin, la chouette effraie, le martinet, la fouine, et quelques espèces de chauve-souris se reproduisent dans ou sur des bâtiments. Certaines espèces en régression dans les zones rurales du fait de l’intensification de l’agriculture peuvent trouver dans les villes des « habitats refuges », comme des plantes messicoles. C’est le cas du serin cini ou même du grand hamster, présent dans les parcs de centres-villes d’Europe centrale.

Un rôle fonctionnel important

Une seconde composante de la biodiversité urbaine est constituée par de nombreuses espèces domestiquées, en général exotiques. Introduites volontairement, ce sont les compagnes des populations humaines : plantes cultivées, ornementales ou vivrières, et animaux de compagnie (formant la « biodiversité domestique »). Cette biodiversité a été rapportée en ville par l’homme pour son agrément, mais elle peut avoir un rôle fonctionnel important et participer à des chaînes alimentaires (plantes nectarifères, arbres offrant des habitats de vie et de reproduction, prédation par les chats domestiques, etc.).

Une partie de ces espèces exotiques introduites se naturalisent en sortant des jardins ou des zoos et en formant de véritables populations sauvages en ville comme en campagne (constituant une « biodiversité naturalisée »). C’est le cas de la perruche à collier, qui s’est échappée des portes de Paris dans les années 1970, désormais installée dans de nombreux parcs d’Île-de-France.

Même si ces espèces exotiques naturalisées ne posent pour la plupart pas trop de problèmes en ville, les territoires urbains constituent des sources ou relais à partir desquels certaines de ces espèces peuvent coloniser des milieux davantage naturels – par exemple l’ailante, arbre très présent en milieu urbain et en bordure des voies ferrées et routes. Il convient d’en contrôler les populations, en particulier pour les espèces pouvant devenir envahissantes.

Des perruches à collier au parc de Sceaux (Hauts-de-Seine).

Quels sont les enjeux de la biodiversité urbaine ?

L’Atlas de la Nature à Paris, paru en 2006, recense dans la capitale pas moins de 2 900 espèces sauvages (indigènes et exotiques naturalisées) animales et végétales. Cette diversité est à contraster avec les 88 922 espèces spontanées comptabilisées en 2015 sur le territoire métropolitain par l’Inventaire national du patrimoine naturel (INPN).

L’urbanisation est une cause importante de l’appauvrissement et de l’homogénéisation de la biodiversité dans les territoires concernés. La biodiversité urbaine sauvage est principalement constituée d’espèces banales, à larges aires de répartition, non menacées – avec cependant quelques espèces inféodées de manière plus spécifique aux écosystèmes urbains.

Toutefois, la biodiversité urbaine assure nombre de services écosystémiques utiles, voire indispensables aux populations humaines citadines :

  • services de support (comme la régulation du cycle de l’eau, la production de biomasse)

  • services d’approvisionnement (jardins particuliers ou partagés)

  • services culturels et récréatifs (espaces de détente et de loisirs)

  • et bien davantage encore de services de régulation (lutte contre les îlots de chaleur et les risques d’inondation, fixation de CO2, pollinisation, amélioration de la qualité de l’air, de l’eau et des sols).

Ainsi, la biodiversité urbaine est appréciée par les populations citadines et apparaît comme un critère du choix du lieu de résidence. Elle présente également un intérêt pédagogique indéniable, permettant de sensibiliser les citadins aux espèces sauvages et à leur environnement.

Faut-il préserver et favoriser la biodiversité urbaine ?

De plus en plus de villes dans le monde adoptent des chartes ou des stratégies relatives à la connaissance et la préservation de leur biodiversité urbaine. Bien que ce soit une biodiversité appauvrie et/ou artificialisée par rapport à celle présente dans les territoires moins anthropisés, elle assure des services qui justifient pleinement l’intérêt qui lui est porté. Mais elle doit être considérée davantage comme un enjeu de cadre et de qualité de vie pour les populations urbaines, plutôt que de protection du patrimoine naturel.

C’est pourquoi il ne faudrait pas que les efforts de préservation et de développement de cette biodiversité urbaine soient considérés comme des compensations satisfaisantes des dégradations et destructions le plus souvent irréversibles de la biodiversité des milieux naturels.

Il est ainsi hautement souhaitable que l’intérêt porté par les pouvoirs publics à la biodiversité urbaine ne se fasse pas au détriment de celui qui doit être accordé prioritairement à la biodiversité non urbaine, c’est-à-dire celle des milieux les plus naturels, peu modifiés par l’homme. Ces derniers représentent les principaux enjeux actuels de conservation de la biodiversité, que ce soit en France – en particulier dans les territoires ultramarins – ou ailleurs dans le monde.

The ConversationPour éviter ce conflit d’intérêts et de mobilisation de moyens publics entre biodiversité urbaine et non urbaine, on pourrait envisager de renforcer les relations ville–nature en développant les partenariats entre des villes et des espaces naturels protégés. Ils pourraient se construire, par exemple, sur la base de parrainages d’espaces naturels irremplaçables par des villes qui s’impliqueraient davantage – y compris financièrement – dans la conservation de la biodiversité, permettant ainsi une réconciliation entre l’homme citadin et la nature.

Serge Muller, Professeur du Muséum national d’histoire naturelle, UMR ISYEB, MNHN - Sorbonne Universités, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités ; Germinal Rouhan, Maître de conférences du Muséum, Botaniste systématicien, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités et Philippe Clergeau, professeur en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Licence : CC by-sa

Contacter l’auteur

Une initiative de l’association CIRSES avec un résau de partenaires