Développement durable : une filière bois pas si responsable…

7 décembre 2017 par Stéphanie Gaillard Débats 165 visites

Faire un procès en développement durable à la filière bois peut surprendre. Mais ce n’est pas parce que le bois est une ressource renouvelable -sous conditions- qu’il doit être exploité n’importe comment. La filière du bois sait très bien se faire entendre pour réclamer toujours plus de subventions. Mais les raisons invoquées pour ces subsides méritent qu’on y regarde de plus près.

Le souvenir des tempêtes de 1999 revient comme une antienne, c’est un peu le krach de 1929, version forestière : entre le 26 et le 28 décembre 1999, deux tempêtes successives mettent une bonne partie de la forêt française à terre. Les victimes sont condamnées à pourrir (des larges pans du territoire restent des mois inaccessibles aux engins forestiers) ou à être vendues à vil prix. En l’espace de trois jours, des décennies de récoltes et d’exploitation ont été couchées. Le choc n’est alors pas anodin : 6% de la forêt hexagonale gisent à terre, soit près d’un million d’hectares.

La forêt se remettra du choc avec le temps, c’est une certitude, mais il faut 5 ans en moyenne pour replanter après une tempête et 25 ans environ pour en tirer un bois de qualité, tout en relançant le cycle du « renouvellement naturel » privilégié par l’ONF, autorité en la matière. Il s’agit de permettre, grâce à l’entretien des parcelles, la pousse des jeunes arbres, sans plantation d’arbres plus âgés. Cette approche naturelle est la plus respectueuse des écosystèmes à long terme, mais le retour à la normale prend des décennies. La filière bois n’a pas le loisir d’attendre aussi longtemps : elle est en crise. Dans un premier temps, il s’agit d’obtenir le soutien des pouvoirs publics, pour écouler au maximum la « récolte forcée » et donc multiplier les usages du bois.

Trouver des débouchés à tout prix

Il s’agissait alors de « dynamiser la filière » selon les éléments de langage de la profession ; en vocabulaire courant, cela signifie trouver un moyen d’écouler les stocks et de sauver les meubles pour un secteur en danger. Et puisqu’il est question de meubles justement, autant en fabriquer beaucoup, vite et à bas coût. Non pas en bois brut, mais en aggloméré de préférence : le bois s’écoule plus facilement en sciure et en copeaux, et tant pis s’il faut ajouter des tonnes de colles et d’adjuvants pour obtenir les incontournables panneaux de bois compressé partout présents aujourd’hui.

Si d’aventure les fabricants de meubles ne suivent pas (même bradée, la sciure française est encore plus chère que sa contrepartie asiatique…), alors une partie de la filière pourra certainement compter sur le bois de construction : charpente, façade, mais aussi construction d’immeubles à structures bois, voire complexes de bureaux entiers. Le bois a désormais ses émules en architecture et en promotion immobilière, nonobstant le fait qu’il est (là aussi) gavé de produits chimiques pour assurer un minimum de résistance au temps, aux éléments, aux insectes, au feu… Et si la construction ne suffisait pas pour écouler les stocks, la filière peut compter sur le secteur de l’énergie, emballé par la soi-disant « nouveauté » du bois-énergie, très en vogue depuis quelques années : brûler du bois pour faire de la chaleur serait désormais écologique et durable puisque le bois proviendrait de « forêts durablement gérées ». Tout cela combiné, au prix d’un peu de greenwashing sur les qualités intrinsèques du bois (conservées grâces à des tonnes de produits chimiques), et la filière bois a pu retrouver des couleurs et profiter des subventions. Tant et si bien que les excès inverses sont aujourd’hui à déplorer.

Exploitée au-delà du raisonnable

A la fin de la première décennie des années 2000, la filière bois a bien réussi son pari, trop bien même : elle a rebondi et retrouvé des façons d’écouler ses stocks. Du point de vue des équilibres industriels, le filière bois va nettement mieux aujourd’hui et écoule son bois à des vitesses sans commune mesure avec le temps de pousse d’un arbre. « On a mis le doigt au moment des tempêtes sur des choses intéressantes, mais on oublie sous la pression de l’industrie qui veut du bois », analysait lucidement en 2014 Pierre Darmanté, président des communes forestières d’Aquitaine. La filière abat, coupe et transforme quantités de bois sans réellement penser aux lendemains, à tel point que la filière demande aujourd’hui à nouveau des subventions, non pour écouler le bois, mais pour… reboiser. « Les professionnels du bois craignent les effets de la déforestation en France. Ils souhaitent des aides pour financer la plantation de nouveaux arbres », explique le journal La Croix en 2016. Trop exploitée, la forêt française ne suit pas le rythme de l’augmentation de la demande.

La filière se sent à nouveau en difficultés. Il faut dire qu’en 2014 justement, la crise rattrape la filière du bois-construction. Et comme toute filière subventionnée, elle s’est habituée au confort de l’argent facile. Puisqu’il n’est plus possible de réclamer des subventions pour les mêmes motifs (nous sommes presque dans la situation inverse du point de vue des stocks), il faut trouver d’autres raisons de se plaindre. Et le pire, c’est que ça marche, d’autant plus que le reboisement est aujourd’hui une thématique écologiquement et médiatiquement plus porteuse qu’une filière industrielle en difficulté, faute de débouchés. Le contexte est propice à une telle démarche avec le lancement par le gouvernement en 2015 d’un plan pour « trouver des méthodes innovantes pour développer une "sylviculture durable" ».

La filière bois a donc sa réponse toute prête : il faut reboiser. Mais elle demande à être payée pour cela, après avoir été subventionnée pour continuer de déboiser. De quoi s’interroger sur la responsabilité d’une filière que l’Etat a porté à bout de bras pendant des années, lui permettant ainsi de reprendre l’exploitation intensive dont est issue la situation actuelle. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », nous a appris Bossuet. La filière bois et le gouvernement n’ont probablement pas fini de faire rire les cieux alors.

Licence : CC by-sa

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