Crise de la biodiversité : n’oublions pas les invertébrés !

27 octobre 2017 par Armelle Carnet Lebeurrier R&D 17 visites

Il semble aujourd’hui établi que nous vivons la 6e extinction de masse de la biodiversité ; cette expression désigne une période au cours de laquelle on observe une baisse très importante des populations d’animaux, de plantes, etc.

Romain Garrouste, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

Causée par les activités humaines, elle est d’une ampleur sans précédent ; c’est qu’indiquent les données de nombreuses études globales (dont une étude récente sur les vertébrés) et locales ; il faut aussi prendre en compte les nouvelles données concernant l’amplitude de la biodiversité, que nous n’avons fait qu’effleurer ces 200 dernières années, depuis que le naturaliste suédois Linné a inventé la taxonomie, toujours utilisée aujourd’hui.

Car c’est bien cette biodiversité foisonnante (on parle de « megadiversité ») encore largement inconnue qui est en train de disparaître sous nos yeux.

La situation s’avère particulièrement critique dans les régions intertropicales qui concentrent aujourd’hui développement rapide – avec des croissances de PIB quelquefois supérieures à 5 % – et croissance démographique ; une évolution qui entraîne déforestations, pollutions, prélèvements de faune et flore ainsi que des dégradations des habitats naturels liés à une urbanisation sans précédent.

Or ces régions sont de véritables « points chauds » de biodiversité, tout particulièrement les forêts humides qu’elles abritent. Ici, l’absence de conditions limitantes (la chaleur et l’humidité y sont optimales) permet un développement idéal des écosystèmes forestiers, aquatiques, littoraux et de toutes les interfaces entre les écosystèmes.

Dans ce contexte, des organismes aussi insignifiants (en apparence !) que les mollusques, les mille-pattes, les araignées, les insectes et tant d’autres « invertébrés » disparaissent avant même d’avoir été inventoriés. Ils sont pourtant absolument essentiels à la biodiversité. Nous allons voir pourquoi.

Incontournables insectes et arthropodes

Les insectes, les arthropodes (crustacés, araignées, milles pattes, etc.) et tous les autres invertébrés (mollusques, vers, etc.) sont essentiels aux écosystèmes de notre planète ; ils constituent en effet la nourriture de la plupart des vertébrés sur lesquels se concentrent les efforts de recherche et de conservation.

On pourrait expliquer cette préférence par un effet d’anthropocentrisme, les vertébrés (oiseaux, cétacés, primates, etc.) paraissant plus proches de l’homme, ou dans tous les cas plus emblématiques.

Maillon crucial des chaînes alimentaires, insectes et arthropodes sont des ingénieurs écologiques aux fonctions essentielles – comme la pollinisation et la fertilisation des sols –, des microéboueurs de déchets organiques de toute nature, des auxiliaires indispensables (mais quelquefois ignorés) de nos agroécosystèmes, des micro-experts sentinelles de nos écosystèmes et de vilaines affaires criminelles (sciences forensiques), les futurs modèles de nos solutions bioinspirées les plus innovantes, des modèles en biologie générale et comparée qui nous échappent encore, des acteurs de nos patrimoines culturels… et peut-être le futur de l’alimentation humaine !

Il est désormais possible d’évaluer l’importance des insectes et autres arthropodes en matière de potentiel d’évolution ; et ceci est important pour faire les bons choix de conservation. Aujourd’hui, toute une partie de la recherche se consacre ainsi à cette phylogénie de la conservation pour trouver les critères de plus en plus objectifs afin d’orienter les décideurs en réponse à cette 6e extinction de masse.

Fossiles et paléo-écosystèmes

Dans ce contexte de quantification de la biodiversité et de l’extinction – que ce soit en nombre d’unités taxonomiques ou par rapport au rythme de cette extinction –, il apparaît que les données concernant des insectes fossiles, désormais adossées à des bases de données relativement fournies, permettent d’avoir du recul face aux cinq extinctions de masse précédentes.

Ces dernières se situent dans des temps profonds : de la crise Permien-Trias, il a plus de 250 millions d’années, à celle du Crétacé-Tertiaire, il y a 65 millions d’années.

Les insectes ont en effet toujours montré des taux d’extinction des rangs taxonomiques supérieurs (familles, etc.) beaucoup moins importants que chez les vertébrés. Ceci peut être expliqué par la relative importance de la biodiversité des insectes, déjà avérée depuis la fin du Carbonifère, il y a plus de 300 millions d’années.

Ce fut le cas lors de la crise de la fin du Crétacé, qui a vu l’extinction des dinosaures mais a « laissé passer » tous les groupes modernes d’insectes vivant à cette période. Ces organismes ont donc participé à la reconstitution des écosystèmes après ces crises majeures. Ils en ont peut-être même été des acteurs majeurs.

Le rythme de l’extinction

Ce phénomène nous invite à prendre en compte la valeur évolutive de la perte de biodiversité, c’est-à-dire la perte de possibilités adaptatives des écosystèmes et des lignées face aux changements qui s’opèrent sous nos yeux.

En plus de l’importance écologique (effets « immédiats »), il faut considérer l’échelle évolutive (sur plusieurs dizaines de générations au minimum) qui entre en compte dans la persistance et l’évolution des systèmes écologiques.

Ce maintien de la biodiversité maximale, outre la valeur de chaque espèce, représente une garantie pour l’avenir : qui sait, par exemple, si l’une ou plusieurs de ces espèces infimes ne cachent pas un trésor pour l’humanité (une molécule d’intérêt majeur, une particularité biologique transposable par bio-inspiration, un parasite fondamental pour lutter contre une bio-invasion…).

Notre inquiétude concerne donc le rythme de ces extinctions qui semble, dans ce nouvel épisode, cette 6e extinction de masse, sans précédent. Les écosystèmes pourront-ils faire fonctionner leur capacité de résilience ou de compensation ? Ceux-ci existent-ils vraiment à cette échelle ? Nous dirigeons-nous vers un effondrement provoqué par cette rapidité ?

Comment les écosystèmes et les territoires vont-ils s’adapter à ces changements profonds ? Devra-t-on un jour envisager de recréer certaines espèces (un pollinisateur d’une espèce végétale d’intérêt agronomique majeur, un parasite d’une espèce terriblement invasive ou impactante pour la santé, etc.) en ayant recours à la biologie de synthèse ?

De ce côté-ci de la biodiversité

On a commencé par entendre dire « Il n’y plus de saisons », puis ce fut « Où sont passés les oiseaux ? » et maintenant « Mais au fait, où sont les insectes ? ».

C’est une sensation étrange de pouvoir ressentir à l’échelle d’une mémoire humaine ce type de phénomène. D’abord de manière empirique, puis de manière scientifique en utilisant des bases de données de différents pays européens, comme celles des collections des Muséums d’histoire naturelle, basées sur les spécimens ou des travaux de recherche tout récents.

Ou encore, avec le recours des sciences citoyennes, à la fois moyen de pallier aux difficultés de financement de la recherche et formidable moyen de sensibilisation qui s’est imposé comme un outil incontournable au fil des années.

Car les insectes et autres arthropodes ne périclitent pas que dans les zones intertropicales. Nos régions aussi sont concernées, comme le montre une toute récente étude parue dans la revue PloS One (moins 75 % d’insectes volants en Allemagne ces trente dernières années) ; une situation parfois masquée par les introductions et autres incursions d’espèces dites « invasives », certaines discrètes, d’autre moins comme le frelon asiatique… Ou encore le très désagréable moustique-tigre qui, comme pas mal d’autres, ne sert pas la cause invertébrée !

Il faut encore convaincre pour bien faire comprendre le rôle essentiel de ces petits organismes – en apparence anodins, discrets ou invisibles – à ceux qui les ignorent, s’en désintéressent ou s’en méfient ainsi qu’à ceux en charge de prendre les décisions.

Que vaut alors la cause de cette majorité silencieuse, qui disparaît tristement sous les tropiques ?

On sent toutefois une prise en compte grandissante de cette situation, peut-être « grâce » au déclin des abeilles et à l’impact des études en écologie fonctionnelle… On voit ainsi fleurir des « hôtels à abeilles » dans les jardins, des « passerelles à faune » enjamber les autoroutes, une « trame verte et bleue » se dessiner ; et l’on connaît bien désormais le rôle des vers de terre (Annelides) dans les sols.

The ConversationComme c’est le cas pour les récifs coralliens, la France à la responsabilité de millions d’hectares de forêts tropicales, méditerranéennes, tempérées, atlantiques et des espèces qui y vivent. Il est urgent de les protéger, de poursuivre les inventaires et la recherche sur le rôle de la biodiversité dans tous les écosystèmes, et d’aider à la protection des milieux tropicaux où cette biodiversité cachée disparaît chaque jour un peu.

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205 MNHN-CNRS-UPMC-EPHE), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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