Protéger et valoriser la biodiversité : entretiens croisés

16 octobre 2017 par REFEDD Témoignages 28 visites

À l’occasion de l’élaboration du guide « La biodiversité sur mon campus », le REFEDD avait rencontré des acteurs de l’étude et de la protection de la biodiversité. Retour sur cette expérience en entretiens croisés.

Les intervenants

  • Sylvain Boucherand, ancien trésorier du REFEDD, co-fondateur de B&L évolution, secrétaire général de 4D, trésorier d’Humanité & Biodiversité et vice-président de la Plateforme Nationale RSE, membre du Conseil d’Orientation Stratégique de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité.
  • Robin Challot, écologue et urbaniste, fondateur de Lichen (conseil en éco-urbanisme).
  • Benoit Nabholz, maître de conférence et biologiste de l’évolution à l’Université de Montpellier.
  • Mathieu Garcia, chargé d’études ornithologue, diplomé d’un Master Ingénierie en écologie et gestion de la biodiversité.
  • Guillaume Bagnolini, doctorant en philosophie des sciences, naturaliste et médiateur scientifique.

Entretiens croisés

  • Quel a été votre plus beau moment de nature ?

Robin Challot : Il s’est déroulé à Cambridge, durant l’été 2013. Un vendredi après le boulot, avec quelques collègues, nous nous étions dirigés vers le centre-ville pour profiter d’une petite bière. Beaucoup de monde avait eut le même réflexe et, la pinte à la main, j’appréciais le soleil dans un square bordé par la rivière, en face du pub qui remplissait nos verres. C’est alors qu’un troupeau de vaches a débarqué au milieu de la foule pour brouter l’herbe. Bovins et primates se sont ainsi côtoyés de longues minutes, les uns debout, les autres assis, ruminant ou se désaltérant, sans qu’aucun ne semble effarouché par cette étrange assemblée.
La scène n’est pas curieuse pour les habitants de Cambridge, où les troupeaux paissent régulièrement dans les grands espaces verts de la ville. Elle serait pourtant difficilement imaginable en France – pensez-donc ! qui voudrait retrouver des bouses là où il prend l’apéro ? L’anecdote m’a démontré que tout est question d’habitude et qu’avec un peu de pédagogie et de temps, la cohabitation est toujours possible entre les humains et leurs cousins.

Guillaume Bagnolini : Il n’est pas facile de choisir un plus beau moment de nature. Les moments de solitude dans la nature sont, pour moi, les plus intenses. Si je tente l’expérience d’en choisir un, je dirais qu’il s’agit d’un matin en Savoie. J’étais seul, je descendais d’un refuge, pas très bien réveillé. Le brouillard commençait à se lever. Le soleil émergeait de derrière les montagnes enneigées. Tout d’un coup, une forme sombre est apparue dans le ciel, déchirant le brouillard. Elle se rapprochait, j’avais du mal à distinguer ce que c’était. Doucement, sans un bruit, j’ai vu au-dessus de moi un jeune gypaète barbu. Ce vautour énorme se déplaçait plus silencieusement qu’un moineau dans l’air du matin. Mais ce qui m’a le plus remué les tripes, c’est son regard. A cet instant précis, l’oiseau et moi nous nous sommes demandés « qui es-tu ? ». C’est l’un de mes plus beaux moments de nature.

Sylvain Boucherand : Quand je plante une graine et que je l’observe germer, pousser, grandir, se courber en direction du soleil, produire fruits ou légumes après quelques temps de patience.

 

Un des plus beaux moments de nature du REFEDD : végétaliser la place de la République en mai 2016

 

  • Comment réconcilier l’Homme et la biodiversité ?

RC  : En lui montrant qu’elle est partout, jusque chez lui (pour ne pas dire dans lui, avec notre flore intestinale). Pour beaucoup d’urbain, qui sont désormais la très grande majorité en France, la Nature et la Biodiversité sont des choses distantes, exotiques, anti-thèses par définition de la ville. Or la ville et ses habitants bipèdes ont beau empiéter toujours plus sur la nature et chercher à la repousser en-dehors de leurs frontières, même les espaces les plus artificialisés ne sont jamais désertiques. Cette biodiversité urbaine, parfois discrète, souvent fragile, peut elle aussi être source d’émerveillement. Elle peut susciter la curiosité de chacun, leur donner envie de la découvrir, de la protéger et de la faire croître. Il « suffit » pour cela de mettre sous les feux des projecteurs sa grande richesse et ses nombreux rôles dans le fonctionnement des villes. Je suis convaincu qu’en montrant à l’Homme comment la biodiversité urbaine intervient dans tous les aspects de son quotidien, nous pourrons l’amener à s’inquiéter réellement pour la Biodiversité dans son ensemble.

Benoit Nabholz  : Je ne suis pas sur que l’Homme soit « fâché » avec la Biodiversité. Je pense que la nature est très importante pour beaucoup de gens. Le problème c’est qu’elle ne constitue pas une priorité politique et qu’elle est souvent reléguée au second plan. En 60 ans, la population humaine a été multiplié par trois pour arriver aujourd’hui à plus de 7 milliards d’habitants. Il est quasiment impossible de concevoir que cette augmentation de la population humaine ne se fasse pas au détriment d’autres espèces. Cependant, il ne faut pas être fataliste et même si la diminution de la biodiversité est une conséquence inévitable de l’augmentation de la population humaine, de très nombreuses actions sont possible pour enrayer cette diminution. Au niveau local, je pense que l’action des associations est primordiale. Il est important que chaque personne qui se sente concernée par la question n’hésite pas à s’engager dans le milieu associatif.

SB : C’est à mon sens l’enjeu majeur du XXIème siècle. Les humains se sont coupés de la biodiversité et ont imaginé et mis en œuvre une société et un système économique qui ne tiennent absolument pas compte des dynamiques du monde vivant. Le changement climatique, qui a fait l’objet d’une forte actualité en 2015 pour la COP21 à Paris, n’est qu’un des symptômes tout comme la surexploitation des ressources. Pour changer cela, il est nécessaire de mobiliser l’ensemble des acteurs de la société, que ce soit les citoyens, les ONG, les acteurs économiques, les syndicats, le monde de la recherche, les pouvoirs publics, les collectivités, etc. et ensemble apprendre à replacer les « 3 sphères » du développement durable (environnement, économie, social) dans le « bon ordre », comme l’avait proposé René Passet au début des années 80.

 

Toi aussi, valorise la biodiversité sur ton campus : ici, les jardins partagés à la Cité Universitaire de Paris

 

  • Pourquoi protéger la biodiversité ?

Mathieu Garcia  : La biodiversité est la source du fonctionnement actuel de nos écosystèmes. Sans elle, ils s’effondrent. La simple disparition d’un prédateur aura pour effet de faire proliférer ses proies et ainsi de suite. L’équilibre est fragile. Par ailleurs, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la biodiversité est dynamique, des espèces apparaissent et disparaissent et cela évolue constamment. Néanmoins, cette dynamique est relativement lente. A notre échelle, elle est peu perceptible. Les actions de l’Homme accélèrent fortement ce processus depuis l’industrialisation. Ces modifications sont trop rapides et les espèces n’ont pas le temps de s’y adapter. Elles disparaissent et les écosystèmes changent. Pour la Biodiversité et la nature ce n’est pas un problème, la planète nous survivra. Mais pour nous, réduire les impacts de l’Homme sur la Biodiversité ont un objectif simple et pourtant évident : permettre à l’humanité de survivre. Il faut trouver un moyen de vivre en harmonie avec elle afin de subsister. C’est cette Biodiversité qui nous nourrit, c’est elle qui nous fait respirer, qui fait fonctionner les écosystèmes qui nous « servent » tant. Si l’Homme veut subsister dans ce monde, dans cette biodiversité, il est temps pour lui de comprendre qu’il a intérêt à en prendre soin.

BN : Selon moi, la raison principale pour protéger la biodiversité est totalement subjective. Dire qu’il faut protéger la biodiversité car elle est utile à l’homme est un argument intéressant mais risqué car il implique que les efforts de protection devraient dépendre de l’utilité des espèces. L’aigle de Bonelli, l’orang-outan de Sumatra ou le bécasseau spatule ne sont probablement pas des espèces vitales pour le bon fonctionnement des écosystèmes ou pour la survie de l’homme. Mais je pense qu’elles méritent pleinement que l’on fasse des efforts pour les protéger car ce sont des espèces magnifiques, à l’histoire évolutive unique. Je suis prêt à payer des impôts pour le pur plaisir de savoir que quelque part au Kamchatka, se reproduit la seule espèce de bécasseau avec un bec en forme de spatule ou qu’il existe des orang-outans dans des forêts tropicales magnifiques même si je n’aurais peut-être jamais l’occasion d’observer ces espèces.

 

 

  • Une citation autour de la biodiversité ?

SB : « Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements » disait Charles Darwin. Cela devrait nous inspirer et nous inciter à porter un regard nouveau sur nos sociétés et leurs capacités à intégrer les changements globaux en cours.

RC : « Tout au long de son histoire, des invasions récurrentes tourmentèrent Théodora ; pour chaque ennemi défait un autre se renforçait et menaçait la survie des habitants de la ville. Le ciel débarrassé des condors, on dut faire face à la montée des serpents ; l’extermination des araignées permit aux mouches de se multiplier et de tout noircir ; la victoire sur les termites livra la ville à la toute-puissance des vers ». Italo Calvino, Les Villes Invisibles.

BN : “Destroying rainforest for economic gain is like burning a Renaissance painting to cook a meal” par E. O. Wilson, qui pourrait être traduit par : Détruire la forêt pour un gain économique c’est comme brûler un tableau Renaissance pour cuisiner un repas.

MG : « La nature n’a pas à s’adapter à notre façon de penser. C’est à nous de changer notre façon de penser pour qu’elle s’adapte à la nature. » Hubert Reeves.

GB : « Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ? » Jacques Monod.

 

Pour aller plus loin : 

Une histoire de la biodiversité

 

Le guide du REFEDD : La biodiversité sur mon campus

 

 

 

 

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