Les plates-formes d’innovation

5 octobre 2017 par Armelle Carnet Lebeurrier Veille 34 visites

La digitalisation de l’économie offre aujourd’hui de nouvelles opportunités pour l’innovation. Elle oblige aussi à une accélération du développement des projets, voire à une transformation des modes de travail. Ces opportunités émergent en mobilisant de nouveaux outils technologiques (data analytics, visualisation, imprimantes 3D…) ou se matérialisent en construisant de nouveaux business models.

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Fab lab au sein d’une bibliothèque contemporaine à South Shields au Royaume-Uni. Julia Chandler/Flickr, CC BY

Valérie Mérindol, PSB Paris School of Business – UGEI et David W. VERSAILLES, PSB Paris School of Business – UGEI

De nouveaux acteurs économiques émergent dans cette perspective. Qu’on les appelle fab lab, open labs, makerspaces, coworking spaces ou encore incubateurs, ces nouveaux lieux d’innovation se multiplient aujourd’hui un peu partout en France. Ils répondent à un besoin concret : gagner en flexibilité et en transdisciplinarité. Ils utilisent les outils du monde des makers pour matérialiser plus vite les idées. Ces nouveaux lieux sont à la mode mais leur fonctionnement et leur valeur ajoutée sont encore mal compris.

Dans une étude récente cofinancée par l’Innovation Factory, Bpifrance le Hub et Paris&Co, nous avons analysé et comparé une quinzaine de lieux d’innovation en île-de-France.

Au-delà du foisonnement, une définition commune

La plupart des lieux ne coïncident pas avec les grilles traditionnelles qui distinguent fab lab, coworking spaces, hacker spaces, ou encore accélérateurs et incubateurs. Ces grilles sont incomplètes car elles ont tendance à les réduire à une activité unique. Elles ne reflètent ni l’étendue des services proposés, ni les dynamiques qu’ils suscitent.

Les nouveaux lieux sont portés par des entrepreneurs et/ou des associations. Ils reposent toujours sur des démarches ouvertes et collaboratives. Leur dynamique repose sur une communauté d’individus qui partagent les mêmes valeurs et expérimentent au quotidien de nouvelles démarches d’innovation. Le lieu physique est primordial car il cristallise la rencontre et l’émergence de nouveaux modèles de collaboration.

Au final, ces lieux représentent de véritables plates-formes d’innovation dans lesquelles les modes de travail se différencient nettement des organisations classiques et cette logique a été mis en évidence par de nombreux autres chercheurs sur The Conversation France.

La vie quotidienne permet d’y avoir des collègues de travail, mais pas de lien hiérarchique. Les rencontres, les échanges, les centres d’intérêt commun et une curiosité partagée pour la nouveauté vont permettre de faire avancer les projets de chaque membre (ou équipe).

Le fonctionnement des plates-formes permet de casser les silos au quotidien, à la fois à l’intérieur de la plate-forme et dans l’écosystème. La flexibilité et l’agilité permettent de mixer les compétences. Cela se manifeste dans la mobilisation de méthodes d’idéation ou de prototypage rapide.

Ces méthodes sont par essence inclusives : tout le monde peut y participer, même ceux qui ne font pas formellement partie du projet, qui pensent ne pas détenir de compétences justifiant leur présence, ou qui veulent seulement promouvoir une thématique qui leur tient à cœur. C’est le principe même des hold-ups pratiqués chez Makesense.

Trois catégories principales de plates-formes

Ces plates-formes se distinguent pour l’essentiel par leur orientation business, social business ou not for profit.

Les plates-formes business oriented peuvent être généralistes ou thématiques, c’est-à-dire qu’elles proposent de renouveler les modèles économiques dans un monde numérique, elles peuvent proposer des modèles d’organisation alternatifs dans un secteur spécifique.. Reposant sur un modèle d’organisation différent de celui d’une agence de création, Digital Village permet à ses membres de conserver leurs statuts d’indépendants tout en bénéficiant d’une mutualisation de moyens.

Certaines plates-formes se définissent par les dynamiques collectives qu’elles impulsent au sein d’écosystèmes existants ou en devenir. C’est le cas du Cargo et de Creatis qui se situent à l’intersection entre contenu numérique et activités culturelles, ou du Welcome City Lab qui situe son activité entre contenu numérique et tourisme urbain

Les plates-formes social-business oriented cherchent à concilier la performance économique avec les enjeux associés au développement durable, ou à la création (ou au renouvellement) de biens collectifs. C’est le cas de La Ruche, de Makesense ou encore de Liberté Living Lab. Leur objectif est de faire entrer l’économie sociale et solidaire comme une référence pour le développement de toutes activités.

Les plates-formes not-for-profit oriented portent des modèles alternatifs qui visent à réformer des activités existantes. Ainsi, La Paillasse se donne mission de faire de la science autrement de manière plus ouverte et partagée fondée sur des dynamiques d’open source sans préalable de diplôme ou de titre. Electrolab, un hacker space spécialisé dans l’électronique, veut redonner envie aux citoyens de s’engager dans la technologie « par le faire ».

Des plates-formes construites par et pour une communauté

Au-delà de la mission qui reste spécifique à chaque plate-forme, les communautés qui s’y développent partagent des valeurs précises : réciprocité, bienveillance, collaboration, entrepreneuriat et passion. La culture entrepreneuriale est omniprésente dans la communauté et se trouve aussi chez ceux qui ont été à l’origine de la plate-forme et de la communauté. Ces communautés sont de tailles diverses (quelques dizaines à plusieurs centaines voire milliers de membres dans le cas du NUMA) mais elles sont toutes caractérisées par la diversité : diversité de projets, diversité sociale, diversité de compétences, diversité générationnelle et/ou diversité culturelle.

La diversité y constitue un atout stratégique car elle permet de décaler les points de vue et d’offrir une richesse dans l’expertise.

« Le fait d’avoir une communauté hétérogène est très vertueux parce que du coup les [membres] sont complémentaires et [ils] se donnent des coups de main entre eux. » (Laurent Queige, Welcome City Lab).

_La diversité des communautés dans les plates-formes d’innovation. Bpifrance Le Hub, Innovation Factory, Paris&Co

Pour la plupart des plates-formes, les communautés entretiennent des relations de collaboration fondées sur la réciprocité. Cela n’exclut pas pour autant les relations marchandes. Les membres y intègrent les codes permettant de passer d’un modèle de relation à l’autre. La dynamique est le plus souvent guidée par la nature du projet et les types de contributions. Les relations collaboratives sont fondées sur « le don contre don ». Ces relations sont asynchrones, sans contrepartie directe ou monétaire.

Certaines relations collaboratives prennent parfois la forme de troc : une activité ou un conseil en échange d’un autre service, la mutualisation de certains outils, un « dépannage » technique. La contrepartie tire parti d’une autre compétence, parfois sur un plan totalement différent. Le plus souvent, la démarche fait partie des valeurs promues par le lieu et de la norme de comportement. Dans certains cas, elle permet d’obtenir des réductions sur le tarif de l’hébergement dans l’espace de coworking.

Dans les plates-formes, la communauté s’ouvre aussi sur les relations marchandes car les connexions entre membres font émerger des opportunités d’affaires. Cela peut survenir entre les membres de la communauté ou avec une entreprise de l’écosystème, ou autour d’un événement tenu dans le lieu.

Dans certains cas, les relations business occupent une place centrale parce que les artisans d’ICI Montreuil ou les indépendants du web de Digital Village viennent réaliser leurs activités au sein de ces plates-formes. La solidarité entre ces acteurs existe mais la dynamique repose aussi sur le fait que les demandes des clients requièrent de plus en plus une combinaison de leurs expertises.

The ConversationComment font les individus pour gérer le passage d’un modèle de relations à l’autre ? La nature du projet et le temps consacré dictent leurs choix. Dans l’échange, chacun se rend compte assez vite si le projet en question apporte ou pas quelque chose. Lorsque l’échange se manifeste par un conseil ou une aide ponctuelle rapide, les relations de dons contre dons ou de troc s’imposent. Dans les autres cas, le troc ou les relations marchandes s’imposent.

Valérie Mérindol, Enseignant chercheur en management de l’innovation et de la créativité, PSB Paris School of Business – UGEI et David W. VERSAILLES, Chair professor, strategic management and management of innovation, PSB Paris School of Business – UGEI

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Voir en ligne : https://theconversation.com/les-pla...

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